Sur fond d’espionnite, les incroyables dérives de l’enquête contre la mouvance écologiste

by Goypride

2 comments
  1. **Dans l’enquête sur l’intrusion dans la cimenterie Lafarge à Bouc-Bel-Air fin 2022, les policiers de l’antiterrorisme ont ciblé un photojournaliste proche des écologistes, et déployé, sans succès, des moyens techniques considérables dans un dossier visant avant tout des militants politiques.**
    ***
    Il est photojournaliste et il est devenu sans le savoir une cible des services de l’État pendant près de six mois. Proche du mouvement antibassines, dont il a suivi plusieurs mobilisations, Y. a été l’un des premiers suspects dans l’enquête sur l’intrusion dans la cimenterie Lafarge à Bouc-Bel-Air (Bouches-du-Rhône) le 10 décembre 2022.

    Ses photos de l’action sur le site de La Malle ont été publiées dans de nombreux médias, parmi lesquels Libération, le jour même. On y voit des militant·es écologistes, en combinaison blanche, pénétrer et circuler dans la cimenterie, l’une des cinquante usines les plus polluantes en France, et la mettre symboliquement à l’arrêt.

    **Les policiers de la sous-direction antiterroriste (SDAT) de la police judiciaire sont entrés chez Y. en son absence. Il a été pris en filature, écouté, photographié et filmé, avant d’être mis en examen, le 11 juillet 2023, de même qu’une militante, M., pour *« association de malfaiteurs », « dégradations en bande organisée » et « destruction d’engins de chantier »* par la juge d’instruction d’Aix-en-Provence Laure Delsupexhe.**

    L’enquête qui le met en cause, ainsi que M., ne repose que sur des spéculations, en dépit des moyens techniques considérables mis en œuvre. Aucune preuve de leur participation aux faits n’a été apportée.

    **Co-saisie par les juges de cette affaire, la Division nationale pour la répression du terrorisme international et séparatiste (DNRTIS) de la SDAT a pourtant utilisé le *« pack d’interception Centaure »* destiné à intercepter des communications voix, SMS, MMS, les données IP, y compris les métadonnées des applications de messagerie cryptées, et les data IP de navigation Web, ces informations étant transférées au service de police à flux continu.**

    ###Les filatures de Noël

    À l’aube du 20 juin, suivant un scénario appliqué à plusieurs dizaines de personnes, les policiers ont cassé la porte d’entrée du domicile de Y. – qui n’était pas fermée à clé – et l’ont sorti du lit. *« Ils sont entrés à dix, en mode perquisition antiterroriste, raconte Y. Ils m’ont plaqué au sol. Ils m’ont menacé : “Si tu bouges, on te frappe.”  J’avais pris une serviette parce que j’étais tout nu. Ils me criaient : “Lâche ça, lâche ça !” »*

    Ils mettent l’appartement de Y. sens dessus dessous. *« Parmi mes vêtements, ils ont pris une chemise noire, un pantalon noir, ils ont posé à côté des lunettes de protection, ils ont fait un tas qu’ils ont photographié. Ils m’ont dit : “Ça fait très monochrome tout ça.” La semaine précédente, j’avais suivi la manif’ contre le Lyon-Turin, ils savaient très bien que je n’étais pas tout de noir vêtu… »*

    Dans la bibliothèque, ils s’emparent des livres édités par La Fabrique, jugés radicaux. D’une photo aussi. Un policier s’installe dans la cuisine pour consulter sur place et saisir tous les contenus informatiques qui sont découverts (disques durs, cartes mémoire…). Puis direction les locaux de garde à vue, à 200 kilomètres heure.

    **À l’hôtel de police d’Orléans, il apprend que les enquêteurs l’ont identifié grâce aux métadonnées d’une de ses photos. Le numéro de série de son appareil a permis de remonter à Panasonic, puis au magasin, qui a donné son nom et ses coordonnées.**

    Durant la garde à vue, les policiers reconnaissent qu’ils travaillent sur lui *« depuis des mois et des mois »* et le confrontent à des géolocalisations, des filatures, des contacts et des soupçons bien souvent infondés. Les policiers antiterroristes peaufinent un scénario plus qu’une enquête.

    ***« Ils m’ont accusé d’avoir acheté une tente pendant l’été, poursuit Y. Ils m’ont dit : “Vous avez un camion aménagé, pourquoi acheter une tente ?” J’étais allé dans le Sud, j’avais fait du camping un semaine… Mais comme je m’étais arrêté sur une aire d’autoroute qui n’est pas loin de l’usine, pour eux, j’étais allé faire des repérages. En réalité, ils savaient très bien où j’étais, puisque j’ai fait un sujet sur des vendanges. »***

    Dès le mois de décembre, des équipes d’enquêteurs le prennent en filature. Il est à Paris pour les fêtes et ils prennent des photos de lui avec sa sœur et ses enfants dans le RER. Ils suivent la voiture de son père qu’il a prise pour se rendre à un apéro chez des amis, prennent en photo les personnes rencontrées, leurs interphones. Ces photos sont versées au dossier d’instruction.

    En janvier, il est vu à Niort (Deux-Sèvres) au procès des personnes poursuivies après la manifestation contre la réserve d’eau de Mauzé-sur-le-Mignon en 2021, une action qu’il avait couverte, et parle avec quelques connaissances. Des photos sont prises. *« Ils disent qu’on ne se salue pas, qu’on essaye de masquer le fait qu’on se connaît, que c’est louche… »*, relève-t-il. Les réunions auxquelles il a assisté durant cette période sont toutes « conspiratives » aux yeux des policiers.
    ***

    ###Balises GPS et logiciel espion

    Une balise GPS est placée sous sa voiture à plusieurs reprises et des filatures sont opérées. ***« Ils m’ont suivi quand je suis allé en voiture chercher un colis contenant des croquettes pour mon chien, poursuit-il. Je sais qu’ils sont allés dans le magasin, compter les colis que j’avais reçus ! J’ai aussi vu des photos prises derrière un buisson devant chez moi. »***

    Pour peaufiner leur espionnage, les enquêteurs réquisitionnent des images de vidéosurveillance de la ville de Tours (Indre-et-Loire). Comme si tous ces dispositifs ne suffisaient pas, le parquet a requis *« la mise en place d’un dispositif technique »* au domicile du photojournaliste, en dehors des heures légales.

    **Un logiciel espion permettant la captation des données reçues, émises ou stockées, est installé, en physique, dans son téléphone. Pour ce faire, un juge des libertés et de la détention d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), Jean-Noël Giacomoni, a autorisé l’intrusion effectuée par des techniciens de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), sous couvert du *secret défense*.**

    L’opération est réalisée sans que Y. s’en aperçoive. L’espionnage s’est étendu sur deux périodes d’un mois et demi. Aucun élément à charge n’émerge de ces surveillances.

    Cela n’empêche pas Le Parisien, relayant les services de police, de qualifier, le 11 juillet, jour de sa convocation chez les juges, le photojournaliste de *« pilier »* du mouvement des Soulèvements de la Terre, *« connu des services de renseignement pour appartenir à la mouvance ultragauche, et assurer la communication du site anarcho-autonome Inter-orga-eau37 ».*
    En réalité, la Coordination Eau37 est une structure interassociative dédiée à… la situation hydrologique en Indre-et-Loire, et elle n’a rien d’anarchiste. Son appel sur la défense des ressources en eau dans le département a été signé par de nombreuses associations et élu·es de gauche et écologistes, notamment le maire de Tours et deux de ses adjointes.

    Y. a demandé aux juges la restitution de son matériel professionnel saisi en juin par les policiers, notamment ses deux ordinateurs, son appareil photo et les disques durs contenant ses travaux en cours. Sans réponse pour l’instant.

    Dans ce dossier, les juges ont donc adhéré au scénario de l’antiterrorisme, lui-même inspiré, dès le mois d’octobre 2022, par le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin, qui a brandi le spectre de l’apparition d’un *« écoterrorisme »* après des heurts survenus à Sainte-Soline. *« L’écoterrorisme est déjà en action »*, annonce d’ailleurs Le Figaro peu après *« le raid éclair »* dans la cimenterie, le 10 décembre. *« L’opération qui a visé l’usine Lafarge laisse entrevoir de plus noirs scénarios »*, prédit même le quotidien.

    La première orientation de l’enquête consiste en une *« opération de ratissage »* autour de l’usine, *« pour détecter les axes d’arrivée, de stationnement et de repli des protagonistes »*, et ce dans un rayon de plusieurs dizaines de kilomètres.
    **Sur place, trois profils ADN sont retrouvés en tout et pour tout, sur des gants et sur un filtre de cigarette. Les premiers enquêteurs saisissent les données des caméras de surveillance des centres de sûreté urbaine, des gares, des centres commerciaux et des bus. Soit quinze téraoctets d’archives vidéo.**

  2. L’antiterrorisme qui enquête sur des écolos qui se battent contre un groupe industriel qui a financé le terrorisme, c’est cocasse.

Leave a Reply