
Comment Emmanuel Macron et Angela Merkel se sont leurrés sur Vladimir Poutine : lisez les extraits des « Aveuglés », de Sylvie Kauffmann
by Folivao

Comment Emmanuel Macron et Angela Merkel se sont leurrés sur Vladimir Poutine : lisez les extraits des « Aveuglés », de Sylvie Kauffmann
by Folivao
8 comments
*Et encore un bouquin à rajouter à ma longue liste d’envies*
**Dans un livre à paraître mercredi 18 octobre chez Stock, l’éditorialiste au « Monde » décrypte, à travers des témoignages et des épisodes-clés, ce qui a empêché les Européens de percevoir la réalité de la Russie de Vladimir Poutine. Nous en publions de larges extraits, centrés sur la période ayant précédé l’invasion de l’Ukraine.**
[En décidant d’envahir l’Ukraine le 24 février 2022, Vladimir Poutine pulvérise l’ordre européen. Il oblige aussi Français et Allemands à s’interroger : pourquoi leurs dirigeants se sont-ils si lourdement trompés au sujet du chef de l’Etat russe ? Pour répondre à cette question, Sylvie Kauffmann, dans son enquête « Les Aveuglés. Comment Berlin et Paris ont laissé la voie libre à la Russie » (Stock), revient notamment au tout début du premier quinquennat d’Emmanuel Macron, en 2017. A l’époque, ce jeune président aux ambitions diplomatiques affirmées est convaincu de pouvoir « arrimer la Russie à l’Europe ». Bonnes feuilles.]
**Poutine et nous**
Vladimir Poutine le sait : depuis le général de Gaulle, qui l’a équipée de l’arme nucléaire, la France se voit comme « une puissance dotée », l’un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, qui peut donc traiter à ce titre d’égal à égal avec les autres puissances. C’est la grande différence avec l’Allemagne, dont la puissance est d’abord économique. Avec la fin de la guerre froide et la disparition de l’Union soviétique, les structures sur lesquelles reposait l’organisation de la sécurité en Europe s’effacent les unes après les autres. Une nouvelle ère s’est ouverte. Chaque président français ambitionne de mettre sur pied « une nouvelle architecture de sécurité en Europe ».
Emmanuel Macron ne saurait manquer à l’appel. A cette ambition il en ajoute une autre, ouvertement déclarée, celle de faire de l’Europe un acteur géopolitique. Pour lui, le temps où les Etats-Unis et l’URSS, ou maintenant la Russie, géraient la sécurité de l’Europe par-dessus la tête des Européens est révolu. L’Europe doit être à la table des négociations. Il faut « engager la Russie ».
Trois semaines à peine après son élection, le jeune président français reçoit [son homologue russe] Vladimir Poutine à Versailles, le 29 mai 2017. (…) Le contexte est délicat : il y a l’Ukraine bien sûr, mais aussi la Syrie, où l’aviation russe bombarde allègrement hôpitaux et autres cibles civiles sous couvert de lutte antiterroriste. Les Français, engagés dans la lutte contre Daech [l’acronyme arabe de l’Organisation Etat islamique], constatent que les forces russes ne tiennent absolument pas parole dans le ciblage des structures de Daech. La priorité de Moscou, et elle sera couronnée de succès, c’est le retour de la Russie dans la région et la consolidation du régime de Bachar Al-Assad. (…)
Il y a aussi le sujet épineux des interférences des services russes dans la campagne électorale française. Echaudés par l’ingérence russe d’une ampleur sans précédent qui a perturbé la campagne présidentielle américaine de 2016, les Français ont pris des mesures préventives ; cela n’a pas empêché le piratage des comptes e-mail du QG de campagne de Macron et les opérations de désinformation sur sa vie privée. Mais Macron veut renouer et prend prétexte de l’exposition sur Pierre le Grand au Grand Trianon de Versailles pour inviter Poutine. Tous les fastes de la République, et de la monarchie, sont déployés. A la conférence de presse qui suit l’entretien, transparaît la ligne que Macron entend mener avec Moscou : dialogue mais fermeté. (…)
Le ton est apprécié des critiques de Poutine. Le dialogue se poursuit les mois suivants, au téléphone ou au gré des sommets du G20. Macron, selon un témoin de ces échanges, « a l’impression que le courant passe entre Poutine et lui ». En 2018, il se rend au forum de Saint-Pétersbourg, le grand show économique de Poutine, des contrats sont signés avec le CAC 40, les affaires marchent. Le chef de l’Etat français se félicite de la « vision historique et stratégique » qu’a, d’après lui, le président russe de la relation avec l’Europe. Car Macron en est convaincu : « Il faut arrimer la Russie à l’Europe. »
En fait, la volonté de dialogue prend le pas sur l’exigence de fermeté. Macron ne résiste pas à la tentation de maintenir son voyage en Russie pour la demi-finale et la finale de la Coupe du monde de football – remportée par la France – en juillet 2018, malgré les tensions sur l’affaire Skripal, ancien agent double victime d’une tentative d’empoisonnement, ainsi que sa fille, en Grande-Bretagne. Les relations avec Poutine sont cordiales, les deux hommes se tutoient. Macron échafaude un plan plus ambitieux : il faut passer du bilatéral au « stratégique », à l’échelle européenne.
Est-ce l’ambition de trop ? Ou bien l’erreur de méthode, avec cet exercice solitaire du pouvoir qui marque trop souvent les initiatives du président ? Macron décide de lancer son reset à lui, baptisé de manière un peu grandiloquente « initiative de confiance et de sécurité ». Le coup d’envoi est donné par l’invitation lancée à Vladimir Poutine pour des entretiens au fort de Brégançon sur la Côte d’Azur, le 19 août 2019, quelques jours avant un sommet du G7 que la France accueille à Biarritz. (…)
Le soleil d’août tape très fort sur les deux délégations installées sur la terrasse. On sue au sens propre et au sens figuré et, lorsqu’on passe enfin à table à 23 heures, on respire un peu mieux. Rien de fructueux ne sort de ces heures de discussions, sinon le projet d’un nouveau sommet en « format Normandie » sur la question du Donbass, pour réunir à Paris Macron, [Angela] Merkel [la chancelière allemande], Poutine et le nouveau venu à Kiev, le président Volodymyr Zelensky, qui vient d’être élu et que le président russe prend pour un clown puisqu’il est comédien. Pas découragé pour autant, Macron affirme sa volonté de « construire une nouvelle architecture de sécurité et de confiance entre l’Union européenne et la Russie », dans ce « moment historique » de « recomposition de l’ordre international ».
Il y a deux problèmes dans cette initiative de Brégançon. Le premier, c’est qu’elle est complètement à contre-courant de la dynamique interne observée avec constance à Moscou, répressive, expansionniste et révisionniste. Le groupe paramilitaire russe Wagner a déjà pris ses quartiers en République centrafricaine pour en évincer les Français ; à plusieurs reprises ces derniers mois, quand Macron l’interroge sur ce sujet, Poutine répond évasivement, prétend ne pas être au courant, dit qu’il va se renseigner…
Le second problème, c’est que l’Elysée a mené cette opération seul dans son coin, sans y associer aucun de ses partenaires européens, tout en la présentant comme une démarche pour l’Europe. Poutine s’en doute un peu, puisqu’il pose la question à Macron : « Est-ce que tu vas arriver à convaincre les autres Européens ? » Mais Macron a fait de sa capacité personnelle de séduction et de persuasion un instrument essentiel de sa diplomatie, bien que la manœuvre ait échoué avec Trump, quelques mois plus tôt à Washington. Pourquoi s’encombrer de vingt-six partenaires quand on est le meilleur ?
Même Berlin a été tenu à l’écart. Evidemment, les Allemands sont furieux. « On était un peu étonnés, voire choqués », reconnaît un haut diplomate allemand sur un ton qui fleure bon l’euphémisme. Le téléphone entre Berlin et Paris sonne beaucoup dans les jours qui suivent, pour des conversations « très franches et très directes » entre gens qui ont pourtant l’habitude de travailler ensemble. Au bout du fil, les diplomates français défendent loyalement l’initiative de l’Elysée, mais leurs interlocuteurs à Berlin discernent « un certain malaise ». Certains de ces diplomates du Quai d’Orsay avaient vivement suggéré à l’Elysée de mettre au moins Berlin dans la boucle mais avaient été éconduits : « Ce n’est pas ce que souhaite le président. »
Les Allemands sont furieux parce qu’ils craignent que cette façon de découpler la sécurité européenne et la sécurité américaine offre à Poutine l’occasion de diviser l’Alliance. Et ils sont furieux parce qu’ils se doutent que les Européens de l’Est vont très mal le prendre. En réalité, Berlin partage l’essentiel de l’approche de Macron sur cette Russie qui, « qu’on le veuille ou non, ne disparaîtra pas de la carte » et avec laquelle il faut trouver un modus vivendi. Mais les Allemands trouvent la méthode « tellement maladroite » qu’elle risque, disent-ils, de tout compromettre.
Ils sont d’autant plus vexés que leurs partenaires d’Europe centrale et orientale ne croient pas une seconde que Berlin n’était pas au courant ! Echaudés, Polonais et Baltes soupçonnent une nouvelle manœuvre franco-allemande dans leur dos, mise en scène grâce à un jeu de rôle dans lequel Paris prétendrait prendre les devants alors que Berlin tirerait les ficelles avec Moscou. Macron charge Pierre Vimont, diplomate chevronné et spécialiste des missions délicates au point qu’on le surnomme le « couteau suisse du Quai d’Orsay », d’aller panser les plaies et vendre son initiative dans les chancelleries. Les Allemands l’accueillent gentiment mais leur religion sur le reset français est déjà faite : ça ne marchera pas.
Les Baltes et Centre-Européens ne se montrent pas mieux disposés. « Il y avait trop de doutes sur nos intentions dans le dialogue franco-russe, reconnaît aujourd’hui un diplomate impliqué dans cette opération. On a trop tenu pour acquise la confiance de nos partenaires, et on a présumé que leurs intérêts de sécurité correspondaient aux nôtres. »
C’est passionnant, et je trouve que ça réhabilite un peu Macron et Merkel qui ont eu le mérite de tenter des choses. On n’a pas tant l’impression qu’ils se sont fourvoyés sur les ambitions de Poutine, mais qu’ils ont pas réussi à imposer leurs options aux Européens de l’est. On peut critiquer leur manque de clairvoyance mais ils n’ont pas de boule de cristal…
Bossant dans une banque mutualiste et voyant ce que ça implique quand il s’agit de mettre tout le monde d’accord, les parallèles avec ces institutions de l’UE sont nombreuses. Et travaillant régulièrement avec des directeurs, j’ai été à plusieurs reprises impressionné comment la qualité des relations et du travail entre des entités de milliers de collaborateurs ne dépend parfois que de la relation personnelle entre ses deux dirigeants.
Je veux bien qu’il soit populaire de taper sur Macron, mais la russophilie française ça date quand même d’un peu plus longtemps que 2017..
>mais aussi la Syrie, où l’aviation russe bombarde allègrement hôpitaux et autres cibles civiles sous couvert de lutte antiterroriste. Les Français, engagés dans la lutte contre Daech [l’acronyme arabe de l’Organisation Etat islamique], constatent que les forces russes ne tiennent absolument pas parole dans le ciblage des structures de Daech.
Hmmm, ça me rappelle quelque chose mais quoi…
Et pourtant le premier ministre Polonais voyait le coup venir
https://www.reuters.com/article/poland-germany-ukraine-idUSL6N0M71JA20140310
Macron qui prend des initiatives diplomatiques au nom de l’Europe alors que même les services français ne sont pas d’accord voire pas au courant, c’est du très grand Macron.
> Au passage, Emmanuel Macron hérisse une autre catégorie de partenaires : son propre corps diplomatique. Le scepticisme d’une partie du Quai d’Orsay à l’égard de son initiative est remonté jusqu’à lui. Fin août, lorsque les ambassadrices et ambassadeurs se retrouvent pour leur réunion annuelle, il les tance à l’Elysée comme un maître d’école sermonne ses élèves. Il soupçonne un « Etat profond » de chercher à « décrédibiliser la parole présidentielle » et, en gros, de saboter son projet. « Je sais que beaucoup d’entre vous se sont formés dans la défiance envers la Russie, assène-t-il. En général sur ce sujet, on écoute le président et on fait comme d’habitude. Je ne saurais trop vous conseiller de ne pas suivre cette voie. »
Ouch