**Au Parlement européen, les frontistes n’offrent pas le visage « normalisé » de l’Assemblée nationale. Au contraire, ils restent campés sur les idées de leur encombrant passé et se distinquent par leurs prises de position xénophobes, prorusses, anti-droits des femmes… et leur manque d’assiduité.**
C’est jour de plénière au Parlement européen. En ce mois de juin 2022, les eurodéputés discutent d’une proposition de la Commission européenne pour lutter contre les pénuries de main-d’oeuvre et attirer sur le Vieux Continent des « talents » d’Afrique du Nord. Jean-Lin Lacapelle, ami de jeunesse de Marine Le Pen, quarante ans au service du parti frontiste – après avoir fait ses classes au Groupe Union Défense (GUD) -, se lève aussi sec. « Mais quels talents ?s’emporte l’élu du Rassemblement national (RN). Ceux que nous avons vus au Stade de France semer le chaos lors de la finale de la Ligue des Champions ? Ceux qui remplissent nos prisons, vident les caisses de la Sécurité sociale et composent le hit-parade du terrorisme ? Non merci. »
Normalisés ? Dédiabolisés ? Notabilisés ? L’image que les élus RN s’évertuent à bâtir en France ne passe pas la frontière belge. Au Parlement européen à Bruxelles, ils offrent un tout autre visage que sur la scène nationale.
En témoigne l’analyse de leur activité d’eurodéputés : « l’Obs » a épluché l’ensemble des votes des 18 élus frontistes depuis 2019, le début de la législature. Prorusses, anti-Ukraine, anti-écolos, anti-homos, anti-droits des femmes… Ils montrent que le RN n’a pas renoncé aux idées de son encombrant passé. Ni à ses vieux travers.
**Les frontistes à Bruxelles, une histoire de clan**
A l’occasion du discours sur l’état de l’Union d’Ursula von der Leyen en septembre, l’événement de la rentrée, et alors que l’hémicycle était noir de monde afin d’écouter les propositions de la présidente de la Commission pour les 300 prochains jours, la plupart des lepénistes avaient tout simplement séché. A commencer par Jordan Bardella, future tête de liste aux élections européennes.
Dos courbé, nez vissé sur leur portable, les rares frontistes présents affichaient un air de mauvais élève, refusant de se lever pour applaudir un militant pro-ukrainien. La comparaison est inévitable. Tout le monde a en tête l’image des députés RN en train d’écouter studieusement la déclaration de politique générale de la Première ministre Elisabeth Borne à l’Assemblée nationale, en juillet 2022.
Gilles Ivaldi, politologue et chargé de recherche au CNRS, confirme : « Le RN version Parlement européen est très différent du RN version Palais-Bourbon. Cela montre les faux-semblants de la stratégie de dédiabolisation mise en oeuvre par Marine Le Pen à son arrivée à la vice-présidence de l’ancien Front national en 2003 et, de manière plus nette, après son intronisation à la tête du parti en 2011. Cette supposée normalisation est essentiellement cosmétique. Les deux grands piliers idéologiques du RN, le nationalisme et le populisme, demeurent au coeur de son rapport avec l’Europe : critique des experts, rejet des institutions, souverainisme. »
Comme au bon vieux temps, les frontistes, à Bruxelles, ça reste d’abord une histoire de clan. On trouve, parmi les eurodéputés lepénistes, Philippe Olivier, le beau-frère de Marine Le Pen (époux de sa soeur Marie-Caroline et père de l’ex-compagne de Jordan Bardella), son ancienne secrétaire particulière Annika Bruna, sa très proche amie Catherine Griset, sa copine d’enfance France Jamet (fille du cofondateur du Front national Alain Jamet)…
**Le Parlement, une « tribune pour leurs ambitions françaises »**
On compte aussi une poignée d’élus mis en examen, dans l’affaire des emplois fictifs du Parlement européen (voir encadré en fin d’article), pour recel ou détournement de fonds publics – Catherine Griset, Dominique Bilde, Jean-François Jalkh -, et bon nombre de CV pas complètement ripolinés.
Jean-François Jalkh a notamment déclaré en 2000 : « Il est impossible sur un plan technique – j’insiste, impossible – d’avoir utilisé [du gaz Zyklon B] dans l’extermination » des juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Le RN fait aussi appel pour ses prestations de communication aux services de deux sociétés, e-Politic et Unanime, liées à Frédéric Chatillon, ancien patron du GUD, parti en Syrie en 2006 avec Dieudonné.
Et puis, il y a bien sûr cette vieille étiquette qui leur colle à la peau : le peu d’entrain qu’ils mettraient à faire leur job. « Nous ne sommes plus à l’époque des Le Pen père et fille, où les frontistes ne foutaient rien [en 2019, Jean-Marie Le Pen avait été classé comme le moins assidu de tous les eurodéputés français par l’association Mouvement européen, NDLR] , mais ils ne bossent pas beaucoup, raconte David Cormand, élu du groupe Verts/ALE . La plupart ne participent pas au travail législatif et aux négociations des commissions, pourtant au coeur du rôle d’eurodéputé. Certains n’y mettent même jamais les pieds. Ils se rendent aux plénières pour les votes [où des pénalités financières sont prévues en cas d’absence] et postent leurs prises de parole sur les réseaux sociaux. Le Parlement européen leur sert de tribune pour leurs ambitions françaises. »
Leurs bureaux à Bruxelles, dans le bâtiment Altiero-Spinelli, ont la réputation d’être vides la plupart du temps. Lors de notre passage, à la mi-octobre, l’attachée parlementaire de Jordan Bardella était bien en peine de nous renseigner sur sa prochaine visite dans la capitale belge : « Le mieux est que vous voyiez directement avec ceux qui gèrent son agenda à Paris, ce sera plus simple. » Bardella, payé 9 808 euros brut comme tous les eurodéputés (auxquels s’ajoutent 4 778 euros d’indemnité de frais généraux et 338 euros d’indemnité journalière lors des plénières), est membre de la très peu chronophage commission des pétitions, la moins active de tout l’hémicycle, où il ne vient jamais.
Croire que la “dédiabolisation” du FN est un changement de fond relève soit d’une naïveté extrême soit d’un aveuglement complice.
Je m’identifie pas avec mes compatriotes musulmans, vous savez avec qui je m’identifie ? Un putain de russe.
Au FN aussi, convictions zéro et calculs électoraux à gogo
Plus besoin il a été ~~ré~~admis dans “l’arc républicain”.
(edit : je sais pas pourquoi j’écrivais ré, avant ces toutes dernières années même la droite LR aurait juste exclu quiconque disant ça, mais c’est passé comme une lettre à la poste lors des débats sur la Palestine)
Il serait d’utilité publique de relever les incohérences du RN : les différents coups bas des politiques locaux, les effets d’annonce et la participation au débat au niveau national et l’attitude et les coalitions de l’extrême droite au parlement européen. De même que les actions de lobbying soutenues par le RN à chacun de ces niveaux.
N’empêche, si un jour le RN arrive au pouvoir ça va être rigolo de voir Marine expliquer à l’Europe pourquoi le discours du parti à l’échelle nationale est autant différent qu’à l’échelle européenne.
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**Au Parlement européen, les frontistes n’offrent pas le visage « normalisé » de l’Assemblée nationale. Au contraire, ils restent campés sur les idées de leur encombrant passé et se distinquent par leurs prises de position xénophobes, prorusses, anti-droits des femmes… et leur manque d’assiduité.**
C’est jour de plénière au Parlement européen. En ce mois de juin 2022, les eurodéputés discutent d’une proposition de la Commission européenne pour lutter contre les pénuries de main-d’oeuvre et attirer sur le Vieux Continent des « talents » d’Afrique du Nord. Jean-Lin Lacapelle, ami de jeunesse de Marine Le Pen, quarante ans au service du parti frontiste – après avoir fait ses classes au Groupe Union Défense (GUD) -, se lève aussi sec. « Mais quels talents ?s’emporte l’élu du Rassemblement national (RN). Ceux que nous avons vus au Stade de France semer le chaos lors de la finale de la Ligue des Champions ? Ceux qui remplissent nos prisons, vident les caisses de la Sécurité sociale et composent le hit-parade du terrorisme ? Non merci. »
Normalisés ? Dédiabolisés ? Notabilisés ? L’image que les élus RN s’évertuent à bâtir en France ne passe pas la frontière belge. Au Parlement européen à Bruxelles, ils offrent un tout autre visage que sur la scène nationale.
En témoigne l’analyse de leur activité d’eurodéputés : « l’Obs » a épluché l’ensemble des votes des 18 élus frontistes depuis 2019, le début de la législature. Prorusses, anti-Ukraine, anti-écolos, anti-homos, anti-droits des femmes… Ils montrent que le RN n’a pas renoncé aux idées de son encombrant passé. Ni à ses vieux travers.
**Les frontistes à Bruxelles, une histoire de clan**
A l’occasion du discours sur l’état de l’Union d’Ursula von der Leyen en septembre, l’événement de la rentrée, et alors que l’hémicycle était noir de monde afin d’écouter les propositions de la présidente de la Commission pour les 300 prochains jours, la plupart des lepénistes avaient tout simplement séché. A commencer par Jordan Bardella, future tête de liste aux élections européennes.
Dos courbé, nez vissé sur leur portable, les rares frontistes présents affichaient un air de mauvais élève, refusant de se lever pour applaudir un militant pro-ukrainien. La comparaison est inévitable. Tout le monde a en tête l’image des députés RN en train d’écouter studieusement la déclaration de politique générale de la Première ministre Elisabeth Borne à l’Assemblée nationale, en juillet 2022.
Gilles Ivaldi, politologue et chargé de recherche au CNRS, confirme : « Le RN version Parlement européen est très différent du RN version Palais-Bourbon. Cela montre les faux-semblants de la stratégie de dédiabolisation mise en oeuvre par Marine Le Pen à son arrivée à la vice-présidence de l’ancien Front national en 2003 et, de manière plus nette, après son intronisation à la tête du parti en 2011. Cette supposée normalisation est essentiellement cosmétique. Les deux grands piliers idéologiques du RN, le nationalisme et le populisme, demeurent au coeur de son rapport avec l’Europe : critique des experts, rejet des institutions, souverainisme. »
Comme au bon vieux temps, les frontistes, à Bruxelles, ça reste d’abord une histoire de clan. On trouve, parmi les eurodéputés lepénistes, Philippe Olivier, le beau-frère de Marine Le Pen (époux de sa soeur Marie-Caroline et père de l’ex-compagne de Jordan Bardella), son ancienne secrétaire particulière Annika Bruna, sa très proche amie Catherine Griset, sa copine d’enfance France Jamet (fille du cofondateur du Front national Alain Jamet)…
**Le Parlement, une « tribune pour leurs ambitions françaises »**
On compte aussi une poignée d’élus mis en examen, dans l’affaire des emplois fictifs du Parlement européen (voir encadré en fin d’article), pour recel ou détournement de fonds publics – Catherine Griset, Dominique Bilde, Jean-François Jalkh -, et bon nombre de CV pas complètement ripolinés.
Jean-François Jalkh a notamment déclaré en 2000 : « Il est impossible sur un plan technique – j’insiste, impossible – d’avoir utilisé [du gaz Zyklon B] dans l’extermination » des juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Le RN fait aussi appel pour ses prestations de communication aux services de deux sociétés, e-Politic et Unanime, liées à Frédéric Chatillon, ancien patron du GUD, parti en Syrie en 2006 avec Dieudonné.
Et puis, il y a bien sûr cette vieille étiquette qui leur colle à la peau : le peu d’entrain qu’ils mettraient à faire leur job. « Nous ne sommes plus à l’époque des Le Pen père et fille, où les frontistes ne foutaient rien [en 2019, Jean-Marie Le Pen avait été classé comme le moins assidu de tous les eurodéputés français par l’association Mouvement européen, NDLR] , mais ils ne bossent pas beaucoup, raconte David Cormand, élu du groupe Verts/ALE . La plupart ne participent pas au travail législatif et aux négociations des commissions, pourtant au coeur du rôle d’eurodéputé. Certains n’y mettent même jamais les pieds. Ils se rendent aux plénières pour les votes [où des pénalités financières sont prévues en cas d’absence] et postent leurs prises de parole sur les réseaux sociaux. Le Parlement européen leur sert de tribune pour leurs ambitions françaises. »
Leurs bureaux à Bruxelles, dans le bâtiment Altiero-Spinelli, ont la réputation d’être vides la plupart du temps. Lors de notre passage, à la mi-octobre, l’attachée parlementaire de Jordan Bardella était bien en peine de nous renseigner sur sa prochaine visite dans la capitale belge : « Le mieux est que vous voyiez directement avec ceux qui gèrent son agenda à Paris, ce sera plus simple. » Bardella, payé 9 808 euros brut comme tous les eurodéputés (auxquels s’ajoutent 4 778 euros d’indemnité de frais généraux et 338 euros d’indemnité journalière lors des plénières), est membre de la très peu chronophage commission des pétitions, la moins active de tout l’hémicycle, où il ne vient jamais.
Croire que la “dédiabolisation” du FN est un changement de fond relève soit d’une naïveté extrême soit d’un aveuglement complice.
Je m’identifie pas avec mes compatriotes musulmans, vous savez avec qui je m’identifie ? Un putain de russe.
Au FN aussi, convictions zéro et calculs électoraux à gogo
Plus besoin il a été ~~ré~~admis dans “l’arc républicain”.
(edit : je sais pas pourquoi j’écrivais ré, avant ces toutes dernières années même la droite LR aurait juste exclu quiconque disant ça, mais c’est passé comme une lettre à la poste lors des débats sur la Palestine)
Il serait d’utilité publique de relever les incohérences du RN : les différents coups bas des politiques locaux, les effets d’annonce et la participation au débat au niveau national et l’attitude et les coalitions de l’extrême droite au parlement européen. De même que les actions de lobbying soutenues par le RN à chacun de ces niveaux.
N’empêche, si un jour le RN arrive au pouvoir ça va être rigolo de voir Marine expliquer à l’Europe pourquoi le discours du parti à l’échelle nationale est autant différent qu’à l’échelle européenne.