**Eyal Weizman, fondateur du collectif Forensic Architecture, revient sur la manière dont les civils installés dans les colonies entourant Gaza ont servi de « mur vivant » lors des massacres du 7 octobre perpétrés par le Hamas, et retrace l’évolution de la politique israélienne à l’égard des otages.**
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Au printemps 1956, huit ans après la Nakba (un terme arabe qui désigne « la catastrophe » ou « le désastre » que fut pour les Palestiniens la création d’Israël), un groupe de fedayins palestiniens franchit le fossé qui sépare Gaza de l’État d’Israël. D’un côté se trouvent 300 000 Palestiniens, dont 200 000 réfugiés expulsés de la région ; de l’autre, une poignée de nouvelles colonies israéliennes. Les combattants palestiniens tentent de pénétrer dans le kibboutz de Nahal Oz, tuent Roi Rotberg, un agent de sécurité, et emportent son corps à Gaza, mais le rendent après l’intervention des Nations unies.
Moshe Dayan, alors chef de l’état-major général d’Israël, se trouvait par hasard dans la colonie pour un mariage et a demandé à prononcer, le soir suivant, l’éloge funèbre de Rotber. Parlant des hommes qui ont tué Rotberg, il a demandé : *« Pourquoi devrions-nous nous plaindre de la haine qu’ils nous portent ? Pendant huit ans, ils se sont assis dans les camps de réfugiés de Gaza et ont vu de leurs yeux comment nous avons transformé les terres et les villages où eux et leurs ancêtres vivaient autrefois. »* Cette reconnaissance de ce que les Palestiniens avaient perdu, les hommes politiques israéliens d’aujourd’hui ne peuvent plus se permettre de l’exprimer. Mais Dayan ne défendait pas le droit au retour : il a terminé son discours en affirmant que les Israéliens devaient se préparer à une guerre permanente et amère, dans laquelle ce qu’Israël appelait les « colonies frontalières » joueraient un rôle majeur.
Au fil des ans, le fossé s’est transformé en un système complexe de fortifications – une zone tampon de 300 mètres, où plus de deux cents manifestants palestiniens ont été tués par balle en 2018 et 2019 et des milliers d’autres blessés, plusieurs couches de clôtures en barbelés, des murs en béton s’étendant sous terre, des mitrailleuses télécommandées – et des équipements de surveillance, dont des tours de guet, des caméras de vidéosurveillance, des capteurs radar et des ballons espions. À cela s’ajoute une série de bases militaires, dont certaines situées à proximité ou à l’intérieur des colonies civiles qui forment ce que l’on appelle l’enveloppe de Gaza.
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###Empêcher le retour des réfugiés
Le 7 octobre 2023, lors d’une attaque coordonnée, le Hamas a frappé tous les éléments de ce système interconnecté. Nahal Oz, la colonie la plus proche de la clôture, a été l’un des points névralgiques de l’attaque. Le terme « Nahal » fait référence à l’unité militaire qui a créé les colonies frontalières. Les colonies du Nahal ont débuté comme des avant-postes militaires et sont devenues des villages civils, principalement de type kibboutz. Mais la transformation n’est jamais achevée et certains résidents sont censés se comporter en défenseurs quand la communauté est attaquée.
La « terre des absents » a été la tabula rasa sur laquelle les planificateurs israéliens ont dessiné le projet des colons sionistes après les expulsions de 1948. Son architecte en chef était Arieh Sharon, diplômé du Bauhaus, qui a étudié avec Walter Gropius et Hannes Meyer avant de s’installer en Palestine en 1931, où il a construit des lotissements, des coopératives de travailleurs, des hôpitaux et des cinémas. Lors de la création de l’État d’Israël, David Ben Gourion l’a nommé à la tête du département de planification du gouvernement. Dans The Object of Zionism (2018), l’historien de l’architecture Zvi Efrat explique que, bien que le plan directeur de Sharon soit fondé sur les principes les plus récents du design moderniste, il avait plusieurs autres objectifs : fournir des logements aux vagues d’immigrants arrivés après la Seconde Guerre mondiale, déplacer les populations juives du centre vers la périphérie, sécuriser la frontière et occuper le territoire afin de rendre plus difficile le retour des réfugiés.
Dans les années 1950 et 1960, le plan directeur de Sharon et de ses successeurs a conduit à la construction, dans les « zones frontalières », définies à l’époque comme représentant environ 40 % du pays, de centres régionaux ou « villes de développement » qui desservaient une constellation d’implantations agraires. Ces villes de développement devaient accueillir les immigrants juifs d’Afrique du Nord – les Juifs arabes – qui allaient être prolétarisés et devenir des ouvriers d’usine. Les colonies agraires de type kibboutz et moshav étaient destinées aux pionniers du mouvement ouvrier, principalement d’Europe de l’Est. Les terres appartenant aux villages palestiniens de Dayr Sunayd, Simsim, Najd, Huj, Al Huhrraqa, Al Zurai’y, Abu Sitta, Wuhaidat, ainsi qu’aux tribus bédouines Tarabin et Hanajre, sont occupées par les villes de développement Sderot et Ofakim et les kibboutzim de Re’im, Mefalsim, Kissufim et Erez. Toutes ces colonies ont été visées le 7 octobre.
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###La première clôture
À la suite de l’occupation israélienne de 1967, le gouvernement a établi des colonies entre les principaux centres de population palestinienne à Gaza même, dont la plus grande était Gush Katif, près de Rafah, à la frontière égyptienne ; au total, les colonies israéliennes couvraient 20 % du territoire de Gaza. Au début des années 1980, la région de Gaza et ses environs a également accueilli de nombreux colons israéliens évacués du Sinaï après l’accord de paix avec l’Égypte.
La première clôture autour du territoire a été construite entre 1994 et 1996, période considérée comme l’apogée du « processus de paix ». Gaza était désormais isolée du reste du monde. Lorsque, en réponse à la résistance palestinienne, les colonies israéliennes de Gaza ont été démantelées en 2005, certaines des personnes évacuées ont choisi de s’installer dans des colonies proches des frontières de Gaza. Un deuxième système de clôture, plus évolué, a été achevé peu après. En 2007, un an après la prise de pouvoir du Hamas à Gaza, Israël a entamé un siège à grande échelle, contrôlant et limitant les flux entrants de produits vitaux – nourriture, médicaments, électricité et essence.
L’armée israélienne a fixé les privations à un niveau tel que la vie à Gaza s’en trouve presque complètement paralysée. Associé à une série de campagnes de bombardements qui, selon les Nations unies, ont causé la mort de 3 500 Palestiniens entre 2008 et septembre 2023, le siège a provoqué une catastrophe humanitaire d’une ampleur sans précédent : les institutions civiles, les hôpitaux, les systèmes d’approvisionnement en eau et d’hygiène sont à peine capables de fonctionner et l’électricité n’est disponible que pendant la moitié de la journée environ. Près de la moitié de la population de Gaza est au chômage et plus de 80 % dépend de l’aide pour satisfaire ses besoins essentiels.
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**Eyal Weizman, fondateur du collectif Forensic Architecture, revient sur la manière dont les civils installés dans les colonies entourant Gaza ont servi de « mur vivant » lors des massacres du 7 octobre perpétrés par le Hamas, et retrace l’évolution de la politique israélienne à l’égard des otages.**
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Au printemps 1956, huit ans après la Nakba (un terme arabe qui désigne « la catastrophe » ou « le désastre » que fut pour les Palestiniens la création d’Israël), un groupe de fedayins palestiniens franchit le fossé qui sépare Gaza de l’État d’Israël. D’un côté se trouvent 300 000 Palestiniens, dont 200 000 réfugiés expulsés de la région ; de l’autre, une poignée de nouvelles colonies israéliennes. Les combattants palestiniens tentent de pénétrer dans le kibboutz de Nahal Oz, tuent Roi Rotberg, un agent de sécurité, et emportent son corps à Gaza, mais le rendent après l’intervention des Nations unies.
Moshe Dayan, alors chef de l’état-major général d’Israël, se trouvait par hasard dans la colonie pour un mariage et a demandé à prononcer, le soir suivant, l’éloge funèbre de Rotber. Parlant des hommes qui ont tué Rotberg, il a demandé : *« Pourquoi devrions-nous nous plaindre de la haine qu’ils nous portent ? Pendant huit ans, ils se sont assis dans les camps de réfugiés de Gaza et ont vu de leurs yeux comment nous avons transformé les terres et les villages où eux et leurs ancêtres vivaient autrefois. »* Cette reconnaissance de ce que les Palestiniens avaient perdu, les hommes politiques israéliens d’aujourd’hui ne peuvent plus se permettre de l’exprimer. Mais Dayan ne défendait pas le droit au retour : il a terminé son discours en affirmant que les Israéliens devaient se préparer à une guerre permanente et amère, dans laquelle ce qu’Israël appelait les « colonies frontalières » joueraient un rôle majeur.
Au fil des ans, le fossé s’est transformé en un système complexe de fortifications – une zone tampon de 300 mètres, où plus de deux cents manifestants palestiniens ont été tués par balle en 2018 et 2019 et des milliers d’autres blessés, plusieurs couches de clôtures en barbelés, des murs en béton s’étendant sous terre, des mitrailleuses télécommandées – et des équipements de surveillance, dont des tours de guet, des caméras de vidéosurveillance, des capteurs radar et des ballons espions. À cela s’ajoute une série de bases militaires, dont certaines situées à proximité ou à l’intérieur des colonies civiles qui forment ce que l’on appelle l’enveloppe de Gaza.
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###Empêcher le retour des réfugiés
Le 7 octobre 2023, lors d’une attaque coordonnée, le Hamas a frappé tous les éléments de ce système interconnecté. Nahal Oz, la colonie la plus proche de la clôture, a été l’un des points névralgiques de l’attaque. Le terme « Nahal » fait référence à l’unité militaire qui a créé les colonies frontalières. Les colonies du Nahal ont débuté comme des avant-postes militaires et sont devenues des villages civils, principalement de type kibboutz. Mais la transformation n’est jamais achevée et certains résidents sont censés se comporter en défenseurs quand la communauté est attaquée.
La « terre des absents » a été la tabula rasa sur laquelle les planificateurs israéliens ont dessiné le projet des colons sionistes après les expulsions de 1948. Son architecte en chef était Arieh Sharon, diplômé du Bauhaus, qui a étudié avec Walter Gropius et Hannes Meyer avant de s’installer en Palestine en 1931, où il a construit des lotissements, des coopératives de travailleurs, des hôpitaux et des cinémas. Lors de la création de l’État d’Israël, David Ben Gourion l’a nommé à la tête du département de planification du gouvernement. Dans The Object of Zionism (2018), l’historien de l’architecture Zvi Efrat explique que, bien que le plan directeur de Sharon soit fondé sur les principes les plus récents du design moderniste, il avait plusieurs autres objectifs : fournir des logements aux vagues d’immigrants arrivés après la Seconde Guerre mondiale, déplacer les populations juives du centre vers la périphérie, sécuriser la frontière et occuper le territoire afin de rendre plus difficile le retour des réfugiés.
Dans les années 1950 et 1960, le plan directeur de Sharon et de ses successeurs a conduit à la construction, dans les « zones frontalières », définies à l’époque comme représentant environ 40 % du pays, de centres régionaux ou « villes de développement » qui desservaient une constellation d’implantations agraires. Ces villes de développement devaient accueillir les immigrants juifs d’Afrique du Nord – les Juifs arabes – qui allaient être prolétarisés et devenir des ouvriers d’usine. Les colonies agraires de type kibboutz et moshav étaient destinées aux pionniers du mouvement ouvrier, principalement d’Europe de l’Est. Les terres appartenant aux villages palestiniens de Dayr Sunayd, Simsim, Najd, Huj, Al Huhrraqa, Al Zurai’y, Abu Sitta, Wuhaidat, ainsi qu’aux tribus bédouines Tarabin et Hanajre, sont occupées par les villes de développement Sderot et Ofakim et les kibboutzim de Re’im, Mefalsim, Kissufim et Erez. Toutes ces colonies ont été visées le 7 octobre.
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###La première clôture
À la suite de l’occupation israélienne de 1967, le gouvernement a établi des colonies entre les principaux centres de population palestinienne à Gaza même, dont la plus grande était Gush Katif, près de Rafah, à la frontière égyptienne ; au total, les colonies israéliennes couvraient 20 % du territoire de Gaza. Au début des années 1980, la région de Gaza et ses environs a également accueilli de nombreux colons israéliens évacués du Sinaï après l’accord de paix avec l’Égypte.
La première clôture autour du territoire a été construite entre 1994 et 1996, période considérée comme l’apogée du « processus de paix ». Gaza était désormais isolée du reste du monde. Lorsque, en réponse à la résistance palestinienne, les colonies israéliennes de Gaza ont été démantelées en 2005, certaines des personnes évacuées ont choisi de s’installer dans des colonies proches des frontières de Gaza. Un deuxième système de clôture, plus évolué, a été achevé peu après. En 2007, un an après la prise de pouvoir du Hamas à Gaza, Israël a entamé un siège à grande échelle, contrôlant et limitant les flux entrants de produits vitaux – nourriture, médicaments, électricité et essence.
L’armée israélienne a fixé les privations à un niveau tel que la vie à Gaza s’en trouve presque complètement paralysée. Associé à une série de campagnes de bombardements qui, selon les Nations unies, ont causé la mort de 3 500 Palestiniens entre 2008 et septembre 2023, le siège a provoqué une catastrophe humanitaire d’une ampleur sans précédent : les institutions civiles, les hôpitaux, les systèmes d’approvisionnement en eau et d’hygiène sont à peine capables de fonctionner et l’électricité n’est disponible que pendant la moitié de la journée environ. Près de la moitié de la population de Gaza est au chômage et plus de 80 % dépend de l’aide pour satisfaire ses besoins essentiels.