Dans la famille de Gaulle, succession et trahisons

by Folivao

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  1. **La succession de Philippe de Gaulle, le dernier enfant du Général encore en vie, âgé de 101 ans, préoccupe les fidèles de l’homme du 18-Juin. Après celui qui a longtemps fait figure de gardien des valeurs du père de la Vᵉ République, qui reprendra le flambeau ? La question divise la famille, d’autant que l’un de ses membres, Pierre, affiche son soutien à la Russie de Vladimir Poutine en se réclamant bruyamment de son grand-père.**

    Philippe de Gaulle a consacré sa vie à gérer un héritage. La pensée, les faits d’armes et le legs de son père, Charles de Gaulle, occupent son quotidien depuis cinquante-trois ans et la mort du Général, le 9 novembre 1970. Plus d’un demi-siècle que l’amiral monte la garde du haut de sa longue silhouette, de Mémoires en meetings politiques, de cérémonies officielles en émissions de télévision. L’image du grand homme le poursuit jusque dans le miroir, où apparaît chaque matin une fine moustache sous un nez en falaise – celui de son père.

    Les années passant auraient pu accorder un peu de répit à Philippe de Gaulle, mais il se trouve toujours quelque chose à accomplir, même à 101 ans.

    Un matin de l’hiver 2022, courbé sur son déambulateur, l’héritier quitte sa chambre de l’hôpital militaire des Invalides, où il réside, pour se rendre au Musée de l’ordre de la Libération, à quelques couloirs de là. Une salle y est dédiée à Charles de Gaulle. Il y a déposé la plupart des objets : la cantine emportée par le Général lors de son départ à Londres, le 17 juin 1940 ; son uniforme kaki de chef de la France libre, avec vareuse, pantalon et képi ; le collier de Grand-Croix de l’ordre royal de Victoria offert par la reine d’Angleterre, Elizabeth II, en 1960, à celui qui était alors président de la République.

    Philippe de Gaulle veut désormais confier des décorations militaires de son père. « Un dépôt sans durée de temps », précise le centenaire au délégué national de l’ordre de la Libération, le général Christian Baptiste.

    Son temps est compté, il le sait. Tous, autour de lui, sont déjà partis. Son épouse, Henriette, l’attend depuis 2014 sous une pierre tombale du cimetière de Colombey-les-Deux-Eglises (Haute-Marne). Grise, sobre, comme celle qui abrite, de l’autre côté de l’allée, Charles de Gaulle et son épouse, Yvonne, ainsi que la sœur de Philippe, Anne, porteuse d’une trisomie 21, morte à 20 ans, en 1948. Son autre sœur, Elisabeth, a été enterrée à la droite de ses parents, en 2013, avec son époux, le grand chancelier de la Légion d’honneur et héros de la France libre Alain de Boissieu.

    **Le plus célèbre patronyme de France**

    Qui reprendra le flambeau de l’héritage lorsque Philippe les rejoindra ? Sur le plan politique, la question ne se pose pas : il se trouve toujours un responsable pour se réclamer du « plus illustre des Français », selon le mot de René Coty, le prédécesseur du Général à l’Elysée. L’anniversaire de sa disparition est prétexte, chaque année, à un défilé de personnalités à Colombey-les-Deux-Eglises, même si aucune figure de premier plan ne devrait se déplacer cette année.

    En 2021, les cinq candidats à la primaire du parti Les Républicains s’étaient serrés devant sa tombe pour la photo. Emmanuel Macron a effectué à deux reprises le pèlerinage en tant que chef de l’Etat. Le fondateur de la Vᵉ République est devenu un homme de consensus : même Marine Le Pen se réclame de ses mânes, comme Jean-Luc Mélenchon, qui le cite pour justifier de renvoyer dos à dos Israël et le Hamas depuis le massacre commis par le mouvement terroriste palestinien, le 7 octobre.

    La question de l’héritage se pose surtout du côté familial. Il n’y a qu’un clan à s’appeler de Gaulle, à porter le plus célèbre patronyme de la France contemporaine, connu dans le monde entier. Tous ses représentants descendent d’Henri, le père du Général. Quiconque affiche ce nom sur sa carte d’identité présente donc un lien avec son fils Charles – ou l’un de ses quatre autres enfants. De quoi ouvrir bien des portes, mais aussi en fermer tant la réussite agace.

    Un de Gaulle vit « grâce ou malgré » son nom, affirme Yves de Gaulle, 72 ans, l’un des cinq petits-enfants du Général, fils de Philippe, victime de harcèlement scolaire pour cette raison. Toute promotion apparaît suspecte aux regards extérieurs, quand un échec devient synonyme de déchéance. A la fin des années 1960, l’adolescent interrogea son grand-père sur l’utilité même de son existence, forcément terne en comparaison de la trace laissée par son aïeul dans l’histoire : « Notre vie, ma vie ne peuvent que s’inscrire en déclin. Cela a-t-il un intérêt ? »

    Puisqu’il faut bien vivre, autant chercher à se saisir du drapeau familial. La succession de Philippe de Gaulle est devenue un sujet de préoccupation pour ses proches ainsi que pour tous ceux qui consacrent leur vie à entretenir la mémoire de l’homme du 18-Juin. Elle inquiète jusqu’à l’Elysée, où Emmanuel Macron a chargé son entourage, en 2020, de se pencher sur le dossier. Le devenir de la Boisserie, la résidence du Général à Colombey-les-Deux-Eglises, lieu de mémoire désormais ouvert au public, est notamment concerné. Le patrimoine moral du grand homme, aussi.

    **Un clan qui n’a pas voulu, ou pas su, s’établir en dynastie**

    Qui sera habilité à porter la voix de la famille ? Qui défendra la mémoire gaullienne lorsqu’elle se trouvera assiégée ? Les postulants ne manquent pas. Philippe de Gaulle a eu quatre fils : Charles, Yves, Jean et Pierre. Sa sœur, Elisabeth, a eu une fille : Anne. Il existe, aussi, une myriade de cousins, cousines, petits-neveux et nièces. Tous inconnus, ou presque, des Français. Contrairement aux Kennedy, les de Gaulle n’ont pas voulu – ou pas su – s’établir en dynastie. « Un de Gaulle ne fait pas n’importe quoi », répète-t-on dans la famille pour justifier de cette discrétion. Voilà pour la théorie. Dans la pratique, tous ne suivent pas ce précepte.

    Prenez Pierre, par exemple. Le petit dernier de Philippe, 59 ans, n’a quasiment pas connu son grand-père, mort quand il avait 7 ans. Cela ne l’empêche pas de s’en réclamer bruyamment. Notamment depuis qu’il affiche son soutien au président russe, Vladimir Poutine, à l’heure de l’invasion de l’Ukraine. Le 14 mars, Pierre de Gaulle se trouve au Musée Pouchkine, à Moscou, pour fêter le lancement d’une nouvelle association : le Mouvement international russophile. Une organisation qui doit démontrer l’étendue des amitiés de la Russie dans le monde et lutter contre le régime de sanctions imposées par les pays occidentaux depuis le déclenchement de la guerre, en février 2022.

    Le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, est présent, tout comme l’oligarque Konstantin Malofeev, pivot de la propagande du Kremlin à l’étranger. L’acteur américain Steven Seagal, converti au poutinisme, est aussi de la partie. Des amis de la Russie ont fait le déplacement depuis l’Afrique, le Liban, la Serbie, la Bulgarie ou la Hongrie. Elie Hatem et Fabrice Sorlin, personnages de l’ombre de l’extrême droite française, tendance catholique traditionaliste, comptent parmi les chevilles ouvrières du mouvement, « placé bien sûr sous l’égide du gouvernement russe et la bénédiction du président Poutine, qui a transmis un message », assure le premier. Le second, résident moscovite, est un entremetteur apprécié entre la France et la Russie, notamment au sein du Rassemblement national (RN).

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