
Hugo Micheron, spécialiste du djihadisme : « Depuis le 7 octobre, l’EI et Al-Qaida cherchent à s’emparer de l’engouement déclenché par le Hamas contre Israël »
by ConsciousWallaby3

Hugo Micheron, spécialiste du djihadisme : « Depuis le 7 octobre, l’EI et Al-Qaida cherchent à s’emparer de l’engouement déclenché par le Hamas contre Israël »
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Pour le politiste, le sort des Palestiniens sert les djihadistes pour la mise en récit de leur combat civilisationnel. Il explique, dans un entretien au « Monde », que face à la menace terroriste, la réponse des Etats ne doit pas être uniquement sécuritaire mais être aussi politique et concerner tous les citoyens.
Hugo Micheron est maître de conférences à l’Ecole des affaires internationales (PSIA) de Sciences Po. Après son premier livre, Le Jihadisme français. Quartiers, Syrie, prisons (Gallimard, 2020), issue de sa thèse, il publie La Colère et l’oubli. Les démocraties face au jihadisme européen (Gallimard, 400 pages, 24 euros), qui a reçu lundi 6 novembre le prix Femina 2023 dans la catégorie Essai.
Les attentats d’octobre à Arras et à Bruxelles ont remis la menace djihadiste sous les feux de l’actualité. Mais avait-elle vraiment disparu ?
Non. En matière de djihadisme, l’erreur consiste à se focaliser uniquement sur les attentats pour jauger l’évolution de la menace. En faisant cela, on passe à côté de la compréhension globale de cette mouvance en dehors du seul risque sécuritaire. Le passage à l’acte terroriste ne survient pas en dehors de tout contexte. Contrairement à certaines idées reçues, il n’y a quasiment pas de phénomène de « radicalisation expresse ou isolée ».
Le djihadisme dans sa composante européenne s’est au contraire développé assez lentement et graduellement, sur plus de trente ans, entre pairs, le temps pour un nombre minuscule d’individus de structurer leur prédication et de toucher de nouveaux cercles. Dans ce cadre, les déflagrations géopolitiques au Moyen-Orient représentent des opportunités que les militants cherchent à exploiter de plusieurs manières, y compris dans le passage à l’acte, mais aussi politiquement.
Pour l’heure, nous nous situons encore dans une période de recomposition, un activisme à « marée basse » du djihadisme, mais avec un risque sécuritaire élevé du fait de l’actualité internationale. Les attentats d’Arras et de Belgique ont été commis par des individus qui se sont radicalisés dans des contextes familiaux ou amicaux. Ils s’inscrivent dans les marges de la mouvance djihadiste européenne connue.
Le cœur structurant de la mouvance djihadiste européenne se trouve actuellement plutôt dans les prisons ou dans des camps en Syrie et en Irak. Les djihadistes ont une autonomie propre mais peu de capacités d’action seuls. Leurs mots d’ordre et leurs modes d’action dépendent de la perception qu’ils ont des rapports de force avec leurs ennemis et des situations politiques et militaires qu’ils peuvent exploiter.
La situation à Gaza peut-elle changer la donne ? Constituerait-elle un bon « tempo » pour repasser à l’action ?
La guerre à Gaza à la suite des massacres du Hamas du 7 octobre leur facilite considérablement la tâche. Les images des bombardements israéliens fournissent une bonne matière pour leur propagande et la mise en récit de leur combat civilisationnel pour leur prétendue défense de l’islam. Le cas palestinien leur importe peu directement.
A la limite, plus les violences à Gaza sont fortes, plus ils peuvent les exploiter à leurs fins propres et justifier leurs exactions partout dans le monde. En ce qui concerne l’Europe, l’enjeu pour eux est de construire des équivalences dans le débat public entre la situation à Gaza et celle des musulmans en Europe. Ce schéma par analogie leur sert à banaliser leur projet auprès d’un vaste public sensible à la situation des civils palestiniens et à justifier préventivement d’éventuelles attaques en Europe.
Quelle est précisément la place du conflit israélo-palestinien dans l’idéologie djihadiste ?
Elle est symboliquement au premier rang mais reléguée en toile de fond dans la pratique. Elle est au premier rang dans la mesure où celui-là même qui est considéré comme le théoricien du djihad contemporain, Abdallah Azzam, était un Palestinien – c’était le mentor d’un certain Oussama Ben Laden. La matrice intellectuelle du djihadisme qu’il a établie dans les années 1980 en Afghanistan valait à ses yeux aussi pour d’autres zones de conflit, et notamment pour la Palestine.
La référence apparaît régulièrement dans leur discours et dans le choix de leur cible, comme lors des attentats de Mohammed Merah en mars 2012, qui s’en est pris délibérément à des enfants juifs. Au-delà d’Israël, les juifs apparaissent désormais dans la logique djihadiste comme une sorte d’ennemi paradigmatique qui autorise toutes les atrocités. Après Merah, bien des djihadistes occidentaux affirmaient par exemple que si la tradition islamique interdisait de tuer des enfants, cette interdiction était levée dès lors qu’il s’agissait de juifs…
Pour autant, le développement du djihadisme européen depuis trente ans n’a eu que très peu avoir avec la Palestine. La mouvance européenne s’est en effet structurée lors de la guerre civile en Algérie, la guerre en Bosnie ou en Tchétchénie, dans les années 1990.
Cela a été la guerre en Irak et en Afghanistan dans les années 2000, puis la guerre civile syrienne entre 2012 et 2019. Aujourd’hui, le gros de la mouvance djihadiste est actif en Afghanistan, au Sahel, dans le nord de la Syrie. Ils essayent d’exploiter la situation à Gaza, naturellement, car ils font feu de tout bois.
Y a-t-il des liens entre le Hamas et des organisations djihadistes moins territorialisées, telles que l’organisation Etat islamique ou Al-Qaida ?
Le Hamas n’est pas une organisation djihadiste : leur matrice idéologique et programmatique est issue de la branche radicalisée des Frères musulmans. Mais les méthodes employées le 7 octobre ont réutilisé de façon impressionnante toute la grammaire visuelle popularisée par Daech [acronyme arabe de l’organisation Etat islamique], en rupture avec les modes opératoires du Hamas jusque-là.
C’est d’autant plus surprenant que Daech avait pu être très dur avec le Hamas, allié de l’Iran chiite et accusé un temps d’apostasie. Mais depuis le 7 octobre, Daech et Al-Qaida cherchent à s’emparer de l’engouement déclenché par le Hamas contre Israël pour le rediriger vers la validation de leur lutte à mort avec l’Occident, et notamment contre le modèle politique européen.
Le conflit pourrait avoir une forte incidence sur le djihadisme si la situation régionale s’embrase. Nord du Liban, de la Syrie, de l’Irak, il y a un gigantesque arc de crise à travers cette zone, pour l’heure cadenassé par la présence de toutes les forces armées imaginables dans la région – Etats-Unis, Russie, Turquie, Syrie, Kurdes, Iraniens, sympathisants djihadistes, etc.
Cet espace, qui a donné naissance deux fois au cours des deux dernières décennies à un grand projet djihadiste (Etat islamique d’Irak dans les années 2000, puis Daech en 2014), n’a pas été stabilisé politiquement. Si l’équation militaire venait à être redéfinie dans la région, la situation dans cette zone pourrait se dégrader très rapidement et rouvrir des perspectives aux groupes djihadistes.
Comment analysez-vous la réponse apportée par les Etats européens à la menace djihadiste ?
A l’intérieur des frontières, les Etats européens gardent encore le contrôle sur le plan sécuritaire : plusieurs filières importantes ont été démantelées, en France et en Allemagne par exemple. Ce serait toutefois une erreur de penser que la réponse doit être uniquement sécuritaire. Elle doit être politique et concerner tous les citoyens.
Tant que nous n’aurons pas réfléchi collectivement à ce qu’est le djihadisme en dehors des attentats, et comment nous pouvons y répondre sur le long terme, nous resterons vulnérables à un regain d’activité de ces mouvances. D’autre part, l’affaiblissement géopolitique de l’Europe en Afrique et au Moyen-Orient n’est pas le meilleur moyen de garder le contrôle sur ces dynamiques.
J’aimerais bien qu’on ai une enquête sur toutes les cagnottes internationales qui se font en ce moment pour la Palestine.
J’ai l’intuition que les civils palestiniens en verront pas la couleur.
Juste une intuition
Malgré le titre, l’intérêt réel de cet article se situe pour moi plutôt dans l’explication de la vision du monde et des méthodes des djihadistes européens.