Jérémie Peltier: «A force d’être hyper-festive, la société n’est plus festive du tout»
Dans un court essai volontiers polémique, Jérémie Peltier jure que la fête est malade depuis longtemps. Tout ce qui fait le sel de la vie aurait disparu dans une société individualiste et narcissique, à commencer par la rencontre avec l’autre. La pandémie n’a évidemment rien arrangé
A l’aube du passage à l’an nouveau, la pandémie a sifflé une nouvelle fois la fin de la grande récré collective. L’Europe a fermé ses discothèques, et, en Suisse, il faudra montrer sa patte doublement vaccinée-guérie et testée pour compter les douze coups de minuit sur le dancefloor… ou sabrer le champagne au salon. Mais peu nous importe, regrette Jérémie Peltier, directeur des études du think thank de la Fondation Jean-Jaurès: selon lui, nous avons toutes et tous perdu l’esprit de la fête, et ce bien avant la crise sanitaire.
Entre soi, omniprésence des réseaux sociaux, fatigue existentielle… la gueule de bois se serait généralisée depuis les années 2000. Dans La fête est finie? (Ed. L’Observatoire, 2021), l’essayiste avertit que le retour de la liesse n’aura pas lieu… à moins qu’un sursaut collectif nous pousse hors du canapé.
Le Temps: Vous dites que la fête est abîmée depuis plusieurs années et que la crise sanitaire n’y est pour rien. Expliquez-nous.
Jérémie Peltier: La crise a été un accélérateur de divers phénomènes sociaux. Le recroquevillement de la fête dans la sphère personnelle en fait partie bien qu’il se développe en réalité depuis une vingtaine d’années. On a très vite attribué au covid la fermeture des lieux festifs, alors même qu’on assiste à un délitement progressif des lieux collectifs au profit de l’ère de la «fête à la maison».
Pour vous donner un exemple, plus de la moitié des discothèques ont fermé en France durant les cinquante dernières années. L’immense majorité des personnes s’accommodent très bien de cette situation car elle correspond à leur mode de vie. La fête était déjà accessoire avant la crise – peu de gens se sont d’ailleurs émus de la fermeture momentanée des boîtes de nuit en 2020, contrairement à celle des librairies. La pandémie n’a fait que mettre en lumière le caractère depuis longtemps non essentiel de la fête.
J’aime définir la fête comme un élément séparé du reste, à part dans une journée, comme quelque chose d’extraordinaire, un retour à l’enfance, à la légèreté. C’est un moment où on laisse de côté ses problèmes, un sanctuaire. Surtout, la fête est un moment collectif qui se déroule dans l’espace public. Elle permet de rencontrer d’autres que soi, de se confronter à la foule, d’aller vers l’inconnu et d’explorer les marges. Savoir bien faire la fête, c’est réussir à ne pas passer à côté de moments géniaux, de bifurcations imprévues. C’est ce caractère collectif et exceptionnel de la fête qui est en train de disparaître.
Comment expliquez-vous ce repli de la fête aux limites de la sphère privée?
Cela s’inscrit bien sûr dans un mouvement global d’individualisation de nos sociétés, de retranchement dans l’intime, où la rencontre de l’autre suscite beaucoup de défiance. Sous le coup de la fatigue existentielle, de la paresse, les gens se tournent vers le repli sur soi. La volonté de contrôle explique aussi ce phénomène. La société actuelle nous acculture à vouloir tout contrôler: ce que l’on mange, qui l’on rencontre, qui l’on invite. Enfin, il y a la montée sécuritaire, qui pousse toujours plus de personnes à éviter les risques en soirée, comme le harcèlement ou les agressions – et c’est d’ailleurs tout à fait légitime. Faite de hasard et de spontanéité, la fête est peu compatible avec ce nouvel état d’esprit.
A qui la faute?
Aujourd’hui, on se prend trop au sérieux, à parler de sujets graves en permanence. On devrait avoir le droit de se libérer des carcans moraux. Il y a des sujets importants, des causes essentielles à défendre, mais la fête devrait rester en dehors de cela. Un peu de légèreté! Avant, la vraie fête était une soupape, sinon les gens devenaient fous. On vit dans une société où il est de plus en plus difficile de rire de tout, d’avoir le droit de s’en foutre.
En clair, vous dites que c’était mieux avant. Est-ce que ce n’est pas un peu un discours de «vieux con»?
Pas du tout (rires). Les vieux cons ne sont pas des fêtards mais des nostalgiques. Moi, j’ai 30 ans, et je parle pour ma génération qui est en train de passer à côté de tout ce qui fait la beauté de la vie. A force de se recroqueviller sur notre confort, on oublie le sel de l’existence qui est le hasard de la rencontre avec l’Autre.
Vous faites aussi le lien avec les réseaux sociaux, qui nous poussent à performer plutôt qu’à profiter…
Oui, exactement. Notre époque montre la fête beaucoup plus qu’elle ne la fait. On passe la plus grande partie de notre temps à documenter la fête en direct. Or la moitié de la fête, c’est le récit qu’on en fait le lendemain. Ce récit est cassé, standardisé. Vous n’avez plus rien à raconter. Les comportements sont bridés, superficiels.
En parallèle, la fête est instrumentalisée partout, à des fins commerciales ou de performance. On le voit dans les magasins, à grand renfort de musique, d’ambiance et de chaleur, mais aussi dans le monde du travail, avec les afterworks permanents ou le team-building. Tout ça vous donne le sentiment d’une fête permanente, or la vraie fête est collective, gratuite et désintéressée. A force d’être hyper-festive, la société n’est plus festive du tout. Prenez le 31 décembre, il ressemble à toutes les soirées de l’année. De plus en plus de gens se moquent éperdument de cette fête, qui est devenue une véritable injonction.
Comment on inverse la tendance?
Il faut se saisir de la fête pour recréer du lien social, de la cohésion nationale. La fête est trop peu valorisée, les structures collectives sous-investies, quand elles ne sont pas détruites. Au niveau individuel, on doit lutter contre les différentes injonctions au contrôle ou au bien-être. On se sent coupable de tout, mais est-ce si grave de ne pas être en forme pour son footing du dimanche matin? Est-ce si terrible de faire des excès? On dit beaucoup que l’époque actuelle est transgressive, mais c’est tout l’inverse! Notre époque est hyper chiante! Je crois qu’on doit tous faire l’effort de sortir de chez soi pour aller se rencontrer
6 comments
Bon réveillon !
Il faudrait le point de vue d’un jeune aussi.
C’est le truc le plus boomer que j’ai lu en 2022.
Trop de fête tue la fête.
Résumé :”C T miEuX aVaNt.”
Vue que le paywall est apparu entre temps.
Jérémie Peltier: «A force d’être hyper-festive, la société n’est plus festive du tout»
Dans un court essai volontiers polémique, Jérémie Peltier jure que la fête est malade depuis longtemps. Tout ce qui fait le sel de la vie aurait disparu dans une société individualiste et narcissique, à commencer par la rencontre avec l’autre. La pandémie n’a évidemment rien arrangé
A l’aube du passage à l’an nouveau, la pandémie a sifflé une nouvelle fois la fin de la grande récré collective. L’Europe a fermé ses discothèques, et, en Suisse, il faudra montrer sa patte doublement vaccinée-guérie et testée pour compter les douze coups de minuit sur le dancefloor… ou sabrer le champagne au salon. Mais peu nous importe, regrette Jérémie Peltier, directeur des études du think thank de la Fondation Jean-Jaurès: selon lui, nous avons toutes et tous perdu l’esprit de la fête, et ce bien avant la crise sanitaire.
Entre soi, omniprésence des réseaux sociaux, fatigue existentielle… la gueule de bois se serait généralisée depuis les années 2000. Dans La fête est finie? (Ed. L’Observatoire, 2021), l’essayiste avertit que le retour de la liesse n’aura pas lieu… à moins qu’un sursaut collectif nous pousse hors du canapé.
Le Temps: Vous dites que la fête est abîmée depuis plusieurs années et que la crise sanitaire n’y est pour rien. Expliquez-nous.
Jérémie Peltier: La crise a été un accélérateur de divers phénomènes sociaux. Le recroquevillement de la fête dans la sphère personnelle en fait partie bien qu’il se développe en réalité depuis une vingtaine d’années. On a très vite attribué au covid la fermeture des lieux festifs, alors même qu’on assiste à un délitement progressif des lieux collectifs au profit de l’ère de la «fête à la maison».
Pour vous donner un exemple, plus de la moitié des discothèques ont fermé en France durant les cinquante dernières années. L’immense majorité des personnes s’accommodent très bien de cette situation car elle correspond à leur mode de vie. La fête était déjà accessoire avant la crise – peu de gens se sont d’ailleurs émus de la fermeture momentanée des boîtes de nuit en 2020, contrairement à celle des librairies. La pandémie n’a fait que mettre en lumière le caractère depuis longtemps non essentiel de la fête.
J’aime définir la fête comme un élément séparé du reste, à part dans une journée, comme quelque chose d’extraordinaire, un retour à l’enfance, à la légèreté. C’est un moment où on laisse de côté ses problèmes, un sanctuaire. Surtout, la fête est un moment collectif qui se déroule dans l’espace public. Elle permet de rencontrer d’autres que soi, de se confronter à la foule, d’aller vers l’inconnu et d’explorer les marges. Savoir bien faire la fête, c’est réussir à ne pas passer à côté de moments géniaux, de bifurcations imprévues. C’est ce caractère collectif et exceptionnel de la fête qui est en train de disparaître.
Comment expliquez-vous ce repli de la fête aux limites de la sphère privée?
Cela s’inscrit bien sûr dans un mouvement global d’individualisation de nos sociétés, de retranchement dans l’intime, où la rencontre de l’autre suscite beaucoup de défiance. Sous le coup de la fatigue existentielle, de la paresse, les gens se tournent vers le repli sur soi. La volonté de contrôle explique aussi ce phénomène. La société actuelle nous acculture à vouloir tout contrôler: ce que l’on mange, qui l’on rencontre, qui l’on invite. Enfin, il y a la montée sécuritaire, qui pousse toujours plus de personnes à éviter les risques en soirée, comme le harcèlement ou les agressions – et c’est d’ailleurs tout à fait légitime. Faite de hasard et de spontanéité, la fête est peu compatible avec ce nouvel état d’esprit.
A qui la faute?
Aujourd’hui, on se prend trop au sérieux, à parler de sujets graves en permanence. On devrait avoir le droit de se libérer des carcans moraux. Il y a des sujets importants, des causes essentielles à défendre, mais la fête devrait rester en dehors de cela. Un peu de légèreté! Avant, la vraie fête était une soupape, sinon les gens devenaient fous. On vit dans une société où il est de plus en plus difficile de rire de tout, d’avoir le droit de s’en foutre.
En clair, vous dites que c’était mieux avant. Est-ce que ce n’est pas un peu un discours de «vieux con»?
Pas du tout (rires). Les vieux cons ne sont pas des fêtards mais des nostalgiques. Moi, j’ai 30 ans, et je parle pour ma génération qui est en train de passer à côté de tout ce qui fait la beauté de la vie. A force de se recroqueviller sur notre confort, on oublie le sel de l’existence qui est le hasard de la rencontre avec l’Autre.
Vous faites aussi le lien avec les réseaux sociaux, qui nous poussent à performer plutôt qu’à profiter…
Oui, exactement. Notre époque montre la fête beaucoup plus qu’elle ne la fait. On passe la plus grande partie de notre temps à documenter la fête en direct. Or la moitié de la fête, c’est le récit qu’on en fait le lendemain. Ce récit est cassé, standardisé. Vous n’avez plus rien à raconter. Les comportements sont bridés, superficiels.
En parallèle, la fête est instrumentalisée partout, à des fins commerciales ou de performance. On le voit dans les magasins, à grand renfort de musique, d’ambiance et de chaleur, mais aussi dans le monde du travail, avec les afterworks permanents ou le team-building. Tout ça vous donne le sentiment d’une fête permanente, or la vraie fête est collective, gratuite et désintéressée. A force d’être hyper-festive, la société n’est plus festive du tout. Prenez le 31 décembre, il ressemble à toutes les soirées de l’année. De plus en plus de gens se moquent éperdument de cette fête, qui est devenue une véritable injonction.
Comment on inverse la tendance?
Il faut se saisir de la fête pour recréer du lien social, de la cohésion nationale. La fête est trop peu valorisée, les structures collectives sous-investies, quand elles ne sont pas détruites. Au niveau individuel, on doit lutter contre les différentes injonctions au contrôle ou au bien-être. On se sent coupable de tout, mais est-ce si grave de ne pas être en forme pour son footing du dimanche matin? Est-ce si terrible de faire des excès? On dit beaucoup que l’époque actuelle est transgressive, mais c’est tout l’inverse! Notre époque est hyper chiante! Je crois qu’on doit tous faire l’effort de sortir de chez soi pour aller se rencontrer