
Salutations ! Déjà je présente mes excuses car ce post est intéressant si vous connaissez déjà le MBTI (pour les autres, c’est sûrement une perte de temps). Je me disais que quitte à élucubrer cette critique autant la partager au cas où cela intéresserait quelqu’un. Vous êtes libres de faire des ajouts. (désolée de la longueur, vous pouvez ne lire qu’un chapitre/paragraphe )
J’aimerais parler du test/modèle de personnalité MBTI (Myers Briggs Type Indicator) et émettre ma critique, issue de cinq ans d’égarements avec ce test (que je connais depuis mes dix sept ans). S’il est intéressant de réfléchir à son sujet et si la théorie a quelque chose de ludique, je le trouve aujourd’hui très limité (en plus de l’aspect pseudoscientifique). Une part de moi, pour être franche, reste fascinée par ce test et je traine parfois sur r/mbti. (dissonance cognitive quand tu nous tiens…).
**0. Définition :** Le MBTI (que vous connaissez peut être avec le site 16personalités) est un test conçu par Briggs et Briggs-Myers, une mère et une fille en 1962, à partir des théories de Jung (années 20). Le test se fonde sur quatre dichotomies : Introversion/Extraversion (d’où je puise mon énergie), iNtuition/Sensation (comment je capte les informations), Thinking/Feeling (comment je prends des décisions) et Jugement/Perception (mon orientation, si je prends vite ou lentement des décisions). Chaque individu a une préférence par dichotomie et il en résulte 16 combinaisons de quatre lettres (I/E, N/S, F/T, J/P, ex. INFJ) qui sont les seize types.
Il existe aussi des “fonctions cognitives”, la Pensée/le Sentiment, la Sensation/l’Intuition (chacune extravertie ou introvertie) et à chaque combinaison de quatre lettres correspond une certaine disposition hiérarchisée de fonctions. Si je préfère I, N, F et J (je suis donc le Conseiller, l’INFJ) je vais être Ni-Dom (intuition introvertie en dominante), Fe-Aux (sentiment extraverti en auxiliaire), Ti-ter (pensée introvertie en tertiaire (la tertiaire étant toujours le contraire de l’auxiliaire) et Se inf (sensation extravertie en inférieure, l’inférieure étant le contraire de la dominante).
J’ajoute que je serais (d’après ma réflexion personnelle et les tests en ligne) INTJ (le Stratège).
**1. Discret et continu : l’aspect dichotomique**
C’est à mon sens l’aspect le plus problématique du MBTI. Le Big Five, validé scientifiquement mais pas utilisé cliniquement, ne le présente pas : il n’est pas dichotomique. Tout le MBTI se fonde sur des préférences, et ainsi transforment le continu en discret. Si je mets une grille sur un nuage de points, deux points proches pourront être dans deux cases différentes et deux points éloignés dans la même. Maintenant, imaginons que deux cases voisines soient décrites comme très différentes, et que la grille est disposée de telle sorte que beaucoup de points proches sont séparés. Je vais appliquer cela au MBTI.
Imaginons (cela pose déjà problème) que l’on puisse quantifier un trait de caractère. Par exemple, la préférence T par rapport à F signifie que l’on prends des décisions sur des fondements rationnels et se voulant les plus objectifs possible, et que l’on manque parfois de tact (car mieux vaut avoir raison qu’être apprécié). Maintenant, on mesure chez quelqu’un T et F par un pourcentage. Une personne 20% T sera forcément 80 % F (et sera F). Même en admettant que c’est possible à faire, il faut aussi se demander s’il est pertinent de mettre les cases T et F à 50%. Si je suis ISTP, je vais être Ti-dom et mon Fi sera très faible. Si je suis ISFP, je serai Fi-dom et ce sera mon Ti qui sera faible. Or, d’après le Big Five, les traits de personnalité sont distribués en cloche de Gauss : grande majorité au milieu (si la disposition était en U, ça aurait beaucoup plus de sens). Donc : T à 51 % : ISTP. F à 49 % : ISFP. La grande majorité des gens sera décrite comme ayant un fonctionnement émotionnel et artiste (ISFP) ou rationnel et bricoleur (ISTP) sur le fondement de presque rien, ou à très peu de choses près. D’où l’aspect arbitraire du caractère dichotomique.
Tout cela semble un peu abstrait, mais plus concrètement cela vaut aussi dire” choisir” ou se voir imposer un choix entre rationnel et émotionnel, entre pratique et théorique (S/N)… Ce qui est très catégorique et peut faire renoncer à une part importante de sa personnalité (même si certains discours par des théoriciens du MBTI eux mêmes sont plus subtils et admettent une forme de continuum, et disent qu’il ne s’agit là que de tendances globales).
Je vais aller plus vite sur les parties suivantes.
**2. Les biais divers**
Déjà, le MBTI par son architecture de fonctions cognitives très bien faite, est invérifiable/infalsifiable. C’est beau, mais on peut jouer à “je pense que telle personne est ESFP et je vais choisir ses comportements qui le montrent, par exemple elle fait du skate -> c’est du Se-dom (la fonction qui te connecte à ton environnement immédiat). Certaines difficultés psychologiques s’expliquent par des outils validés scientifiquement : par exemple, une personne un peu psychorigide (J) peut être autiste, et une personne très mauvaise en Se peut être diagnostiquée dyspraxique (je parle de moi, je vais pas chercher mes exemples très loin). Le MBTI nous parle de vraies difficultés. Mais d’autres modèles le font mieux…
Je passe vite sur l’effet Barnum [https://www.shortcogs.com/biais/effet-barnum](https://www.shortcogs.com/biais/effet-barnum) mais (cela se voit notamment sur le site des 16 personnalités même si la fin des descriptions mentionne des difficultés de chaque type) en effet, chaque description est flatteuse, coucou la pommade.
Et puis il y a des effets tels l’effet Pygmalion. Si on me dit INTJ, je vais probablement me comporter en INTJ car on m’a typé ainsi (le monde à l’envers). Dites aux filles qu’elles sont nulles en maths (même indirectement), à des personnes racisées qu’elles occuperont des places subalternes, et c’est ce qui se produira (même si pour les personnes racisées ce n’est pas que psychologique, il y a de l’économique derrière). Donc le MBTI n’est pas que descriptif.
**3. L’innéisme**
D’après la théorie, on naît d’un seul type et on n’en change jamais. Soit un ENFP (oui je varie mes exemples). Le MBTI va prédire son évolution tout au long de sa vie. Il va commencer par développer son Intuition extravertie, c’est à dire avoir beaucoup d’idées très fantaisistes et novatrices. Puis à l’adolescence, son sentiment introverti en auxiliaire, c’est à dire qu’en plus il va développer un système interne esthétique et moral. Puis à un quart de siècle, il deviendra en plus organisé et bosseur, avant à mi vie, de devenir plus routinier et passéiste.
Bon. Les acquis existent, mais comme légères variations, comme frottements de l’air en somme. Une carrière, puisque le MBTI est utilisé par les DRH, se choisirait par rapport à la personnalité plutôt que par rapport à la classe sociale ? Je vais prendre le plus clivant des quatre clivages : N/S. N, c’est l’intuition et S, la sensation. On peut se dire que les patrons/cadres/bourgeois sont plutôt N et que les exécutants sont plutôt S, d’autant que d’après le MBTI il y a bien plus de S que de N (de l’ordre de 70 – 30, même si je ne sais pas d’où leurs stats sortent). C’est se déconnecter des aspects matériels et mon matérialisme n’aime pas ça du tout. Mais le MBTI fait pire que décrire, il incite. En somme il justifie ce statut quo. Je sors de l’argument purement méthodologique pour faire ce constat éthique (j’ai le droit, je suis INTJ donc Fi-ter :P) : d’après le MBTI, certains sont faits pour commander et d’autres pour obéir (je ne l’ai jamais entendu tel quel, mais si les personnalités sont innées et immuables et que certains (ENTJ…) ont la personnalité d’un chef et d’autres (ISFJ…) d’un serviteur alors on peut facilement le déduire). C’est une déduction que j’ai faite il y a une semaine, je ne m’en étais pas rendue compte.
Ajoutons que les femmes sont majoritairement F et les hommes T (donc les hommes sont rationnels et les femmes émotionnelles) et que c’est inné, toujours d’après le test.
**4. Autres problèmes : les aspects marketing et l’aspect malveillant**
MBTI est une société lucrative, la passation du test coûte de 120 euros à 400 euros, ce qui ressemble aux prestations de certains coaches en développement personnel. Sur l’aspect malveillant, je vais prendre les arguments de ma psy (car ça je ne m’en était pas rendue compte moi même) : déclarer que chacun préfère soit le sentiment soit la pensée (j’ai entendu parler de Damasio, l’erreur de Descartes), c’est une certaine violence symbolique. De plus, le test a été fait dans un contexte d’inégalités H/F et de guerre froide. C’est de la psychanalyse, dans laquelle on soigne l’autisme (sic : l’autisme ne se soigne pas) en enroulant des enfants dans du linge mouillé pendant des heures.
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Bon. J’ai blablaté et cela est le fruit d’une réflexion qui a mis des années à germer. Je voulais d’une critique purement méthodologique, et j’ai fait du méthodologique, de l’éthique et même un peu de politique. J’ai assez peu parlé du test en lui même, de sa fiabilité et de sa pertinence (je crois que Fouloscopie l’a fait en le comparant à une balance) car je ne suis pas statisticienne ni étudiante en psycho et je sais que certains d’entre vous sont plus compétents que moi pour critiquer le test en soi (auquel du reste je n’ai pas accès, et pas envie de claquer 200 balles pour cela). C’est davantage une critique du modèle global que du questionnaire.
Voilà, vous pouvez me faire des retours !
by Hemeralopic
2 comments
Moi je suis INFP :p j’ai apprécié ce post bien que j’étais déjà au courant de l’aspect pseudo scientifique du truc, c’est le genre de choses qui me fait marrer (l’effet barnum c’est toujours rigolo) et que j’aime bien utiliser “pour rire” comme pour l’astrologie ou le tarot.
J’suis super matérialiste et mécaniste même, donc des fois c’est bien d’avoir un échappatoire même si je sais pertinemment que c’est full bullshit au fond de moi
Et le problème est le même que pour toutes les pseudosciences, ça peut être rigolo d’utiliser ça pour soi ou entre amis (comme les messages dans les chocolats à Noël, c’est fun, ou même astrologie : faire l’astrothème d’un.e ami.e et voir toute la beauté de l’effet barnum s’appliquer).
Le problème vient toujours du business, des RH, du développement personnel, bref tout ceux qui veulent se faire de la thune avec tout ça ou qui prétendent pouvoir faire de la science exacte avec.
Pour moi ça rejoint du coup tout ce qui est lié au développement personnel, reiki, astrologie, méthode Coué, magie, loi de l’attraction, ou même les dérives chelou comme les délires des influencers “séduction”, les truc nofap d’incels j’en oublie sûrement plein. Ça peut vite partir en dérive mais ça peut rester bon enfant si on reste conscient des travers.
Au contraire je trouve que ça permet d’apprécier encore mieux le truc quand on est au courant que c’est faux car on ne s’enferme plus dedans et on l’utilise juste pour le fun.
Merci, j’avais jamais pensé à l’aspect prescriptif/autoréalisateur de ce type de tests.
À titre personnel, j’ai cru jusqu’à ma trentaine me retrouver dans les descriptions plus ou moins scientifiquement validées de “conseiller” (je sais plus à quoi ça correspond dans cette théorie, dans d’autres on va parler d’éminence grise par exemple, c’est quelqu’un qui a du recul et une bonne capacité d’analyse sur des situations mais qui préfère ne pas s’exposer directement à prendre les responsabilités d’agir ou de décider, ou qui n’en a pas la capacité politique ou relationnelle).
Or quand j’ai fini par mettre le doigt sur mon autisme et trainer dans des collectifs en mesure d’accueillir des profils neurodivergeants ou psychodivergeants, le role de leader positif m’a paru très accessible (et sa fonction tournante aussi, mais ça c’est parce que les dites communautés carburaient à l’anarchie, pas uniquement du fait de l’intention d’accueil).
En vrai, c’est pas vraiment une surprise d’apprendre que des théories issues de la psychologie libérale cherchent à légitimer un ordre social et évacuer la dimension politique et relationnelle dans l’analyse de notre role social.