Dans son bureau, Hayet Admini tourne les pages de “l’agenda IVG”, inutilisé depuis des mois. “Là, si on regarde… Nos derniers rendez-vous IVG, ou en tout cas, ça a été des contrôles IVG qui ont été faits par voie médicamenteuse… C’était le 17 juillet 2024”, soupire l’assistante sociale et accompagnatrice IVG du planning de Mons. “Donc le dernier rendez-vous, c’était en juin”, soit bientôt un an depuis que le centre n’a pas pratiqué d’interruption volontaire de grossesse. Ses yeux contemplent le vide un instant. “Je suis assistante sociale de base, mais ‘l’accompagnement IVG a pris beaucoup de place dans mon travail, donc de passer de trois plages IVG par semaine à rien du tout, c’est très difficile.” Le planning familial de Mons est le seul centre extra hospitalier de la région du Hainaut, en Belgique. “C’est difficile pour l’équipe, c’est difficile pour les professionnels, c’est difficile pour les femmes. On a l’impression qu’on a perdu un peu de notre sens. On a vraiment l’impression qu’on nous a retiré notre spécificité. “

Contrairement à la France, et de nombreux pays européens, en Belgique, les sages-femmes ne peuvent pas pratiquer d’IVG. “On se bat pour ça, et pour allonger le délai qui est de 12 semaines aujourd’hui”, explique Céline Honorez, coordinatrice du planning de Mons. Après la disparition d’une de leur médecin l’année dernière et le départ d’un autre, “parce que c’est comme ça, il avait d’autres opportunités”, le centre a dû refuser 144 interventions en cinq mois contre 200 demandes par an habituellement. “Normalement, on ne compte pas, mais là, c’était trop”, continue la coordinatrice. Les salles de repos et de consultation sont bien vides. Aucun médecin ne s’est rendu disponible : “beaucoup d’entre eux ne sont pas formés.”

Les salles de repos peuvent être utilisées pour les patientes renvoyées vers d'autres centres, si elles souhaitent revenir à Mons pour un contrôle plus proches de chez elles. Les salles de repos peuvent être utilisées pour les patientes renvoyées vers d’autres centres, si elles souhaitent revenir à Mons pour un contrôle plus proches de chez elles. © Radio France – Estelle Kammerer

Les formations pour pratiquer l’IVG durent deux ans. “Elles sont assez longues et contraignantes, et comme on sait qu’en Belgique en tout cas, il y a un souci au niveau du nombre de médecins par habitant et que les médecins sont surchargés. Parfois, ils manquent simplement de temps à la fois pour pouvoir faire la formation et pour pouvoir dégager des heures de travail dans des centres comme le nôtre.”  Mais pour Céline Honorez, il y a aussi un tabou autour de l’avortement en Belgique. Elle s’inquiète de la montée des pensées conservatrice dans le pays. “Je sais que par exemple, on a des médecins qui ne veulent pas dire à leurs confrères et consœurs qu’ils pratiquent l’IVG ! Ça dit quand même quelque chose d’une société où finalement, l’IVG, alors qu’elle est légalisée en Belgique, reste quand même quelque chose de tabou et de culpabilisant, à la fois pour les femmes, mais aussi pour les médecins.”

Un tabou aussi lié à la montée des idées conservatrices, et des mouvements dits “pro-vie”, donc anti-avortement, à Bruxelles. “J’aime toujours prendre l’exemple de la Pologne puisque dans les années 70, la Pologne avait légalisé l’avortement et des quarts de femmes françaises et belges allaient avorter en Pologne, aujourd’hui, ça n’est quasiment plus possible et les militantes et les militants polonais sont même poursuivis en justice parce qu’ils défendent le droit à l’avortement”. Si ça peut arriver en Pologne, à quelques milliers de kilomètres, “je ne vois pas pourquoi, à un moment donné, ça ne pourrait pas se semer dans d’autres pays européens, je pense qu’il faut être très vigilant”, alerte Céline Honorez.

Pour la coordinatrice du planning de Mons, Céline Honorez, un retour en arrière concernant le droit à l’avortement est possible en Europe.

1 min

Travailler main dans la main avec les autres plannings

Les deux femmes, le “duo de choc” comme elles s’appellent, continuent à prendre chaque demande d’IVG et expliquent la situation aux patientes. “On a fait ce choix en équipe, quand une femme appelle, et parfois, elles sont en grande détresse donc c’est difficile à ce moment-là de devoir leur dire, on ne va pas pouvoir, mais c’est important pour nous de leur expliquer ce qui se passe” affirme Céline Honorez. Pour la coordinatrice du centre, “pour travailler au planning, il y a aussi une part de militance, j’estime que les femmes ont le droit de savoir pourquoi on ne peut pas les accueillir, que ça puisse aussi les faire réfléchir par rapport à ce contexte, […] C’est vraiment important pour nous qu’elles comprennent que ce n’est pas de notre volonté qu’on ne peut pas les aider, que ce sont les circonstances qui font qu’on ne peut pas les aider, mais qu’on va tout faire pour trouver une solution.”

En attendant de nouveaux médecins, le centre utilise un planning partagé avec les autres centres. Hayet Admini sort l’ordinateur et regarde si les plannings ont mis leurs plages horaires à jours. “Ah celui-ci vient juste de changer ! C’est un bon élève, lui un peu moins”, s’amuse l’accompagnante IVG. Elle pointe une date sur l’écran : “on sait par exemple que là, si j’ai un appel d’une patiente, je vais me fier au planning mis à jour aujourd’hui, et je sais que je peux proposer un rendez-vous demain, wow ! C’est possible qu’il soit déjà parti d’ailleurs, mais on met en lien la patiente avec le centre et ils prennent en charge après.” Derrière son épaule, sa collègue précise “que travailler avec l’hôpital, c’est pareil, il faut les mettre en lien.” Le but est d’éviter “qu’elles répètent 150 fois, ce qui les amène à avorter, souvent, elles justifient leur choix, “je ne veux pas garder ce bébé parce que”, et nous, ce qu’on a aussi à leur dire, c’est finalement “on n’a pas besoin de votre parce que ça vous appartient, madame”.  Une fois qu’elles demandent un avortement, “on regarde qui est disponible et quand, et dès qu’on appelle, on repart avec un rendez-vous, que ce soit en milieu hospitalier ou extra hospitalier”, conclu Céline Honorez.

Au planning de Mons, Céline Honorez et Hayet Admini peuvent accompagner des femmes en dehors du délai autorisé, en les renvoyant à l’étranger.

2 min

Parfois, les femmes ne sont qu’à quelques semaines de grossesse, et “parfois, c’est très urgent”. La coordinatrice du planning se souvient de l’appel d’une femme désespérée, qu’elle a pris lorsque la chaîne de télévision belge, la RTBF, faisait un reportage sur le centre. À l’image, Céline Honorez est visiblement démunie, “désolée madame, on ne peut plus pratiquer d’IVG”. Au bout de la ligne, la patiente est à sa treizième semaine. “Donc elle n’avait plus qu’une semaine pour avorter, j’avais joué des coudes auprès de mes collègues coordinateurs des autres centres, et on lui a trouvé un rendez-vous.” Des collègues ont accepté de l’ajouter à une consultation qui était déjà complète. “C’est important pour nous de tisser vraiment des relations de confiance avec nos collègues des autres centres. Il faut que tout le monde travaille dans le même sens, on n’est pas là pour faire de la concurrence aux gens, on doit vraiment travailler de concert.” Même si les femmes doivent se déplacer assez loin, “comme avant 2017, quand il n’y avait pas de centre à Mons, elles devaient se déplacer dans une autre ville, et ce n’est pas toujours possible financièrement parce qu’on n’a pas de véhicule, des contraintes horaires, parce qu’on est par exemple une maman solo et qu’il faut aller chercher les enfants à une certaine heure… Voilà donc pour certaines femmes, se déplacer, même si ce n’est pas très loin, c’est parfois très compliqué”. Céline Honorez prend l’exemple de celles qui doivent rentrer seule dans les transports après un avortement : “elles sont vraiment courageuses.”

“Ce n’est pas un acte anodin”

Lorsque Sophie* appelle le planning familial de Mons, elle n’est pas si étonnée d’apprendre qu’ils ne pratiquent plus. Après avoir vu le reportage sur les réseaux, elle s’y attendait. Mais avant de contacter le centre, elle avait appelé sa gynécologue : “elle m’a dit qu’elle comprenait ma situation, mais que ça ne faisait pas partie de ses valeurs.” Sophie sait que la clause de conscience existe, et permet aux médecins de refuser un avortement, mais c’est un premier choc. Deux autres gynécologues refusent sans la rediriger. Alors qu’elle reprend des études d’aide-soignante, Sophie se sent délaissée par la profession. “Ils sont obligés de rediriger vers quelqu’un qui accepte de nous prendre en charge, et normalement, ils sont censés répondre aux besoins de leurs patients sans jugement, et je pense qu’à ce niveau-là, on en est encore très très loin.”  Sophie a 37 ans et trois enfants, c’est son premier avortement. “On ne devrait pas être jugées là-dessus, parce que même si c’est un choix qui est fait en pleine conscience, ce n’est pas un acte anodin, ce n’est pas un acte facile, psychologiquement, c’est très compliqué ! Ce n’est pas quelque chose par lequel je m’étais imaginée passer un jour, mais il n’y a pas vraiment d’autre solution.”

La solution aurait été de se faire ligaturer les trompes comme Sophie l’avait demandé après trois grossesses, dont deux sous contraception. Une intervention qui lui a aussi été refusée plusieurs fois. “Quand je dis que je ne veux plus d’enfants, c’est que je ne veux plus d’enfants” martèle la trentenaire, “puis si je regrette, c’est à moi d’assumer mes choix.” Elle devra se déplacer à Tournai, à 40 minutes de Mons en transport. “Je vais y aller en bus, ce n’est pas le plus agréable, mais ce n’est pas grave, j’ai bien réfléchi, c’est une décision qui a été prise avec mon conjoint, on est tous les deux d’accord, maintenant, je me mets à la place d’une petite jeune de 20 ou 25 ans”, soupire-t-elle. “Peut-être qu’elles n’ont pas de conjoint, qu’elles ne veulent pas en parler avec leur famille, ça doit être dur de se faire rejeter de partout sans raison.” Pour Sophie, il est important de faire ce que l’on souhaite de son corps. “J’ai un peu l’impression qu’on se retrouve en 1940 avec nos mamans qui devaient faire des clandestins. Je pense que même limite, on pourrait en revenir là que certaines femmes ou jeunes filles pourraient se mettre en danger pour faire partir ce bébé autrement que par la voie médicale. En 2025, on devrait pouvoir faire des choix.”

Aujourd’hui, le planning familial de Mons attend une médecin prête à travailler au centre après sa formation en septembre. Une autre devrait les rejoindre en 2027. D’ici là, l’équipe continue d’accompagner les femmes comme elles le peuvent, même parfois à l’étranger, au-delà des douze semaines autorisées en Belgique.

*Le prénom a été modifié