À l’initiative de Pascale Zaourou, présidente du CLAE, et de sa fille Ange-Mariam, la nouvelle association REFAM (Réseau d’entraide des familles monoparentales du Luxembourg) entend donner un cadre à cette solidarité essentielle.

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Quand Pascale Zaourou évoque la première Journée des familles monoparentales organisée ce samedi, elle n’y voit pas un simple rendez-vous ponctuel, mais l’aboutissement d’un travail de terrain commencé il y a plusieurs années. «La première fois qu’on s’était vues, c’était avec un petit groupe de femmes. Aujourd’hui il a grandi et les besoins, eux, sont toujours là», explique Mme Zaourou. Pendant longtemps, ces rencontres informelles ont servi d’espace d’écoute pour des mères isolées, parfois réfugiées, parfois en situation de séparation conflictuelle, souvent sans réseau familial dans un pays où la solitude pèse davantage lorsqu’on élève seule ses enfants.

De cette dynamique est née REFAM, le Réseau d’entraide pour familles monoparentales. Une association toute récente, mais qui s’inscrit naturellement dans la continuité de ces années d’échanges. REFAM veut offrir une information claire, une présence humaine et un soutien concret pour répondre à des difficultés très quotidiennes, mais souvent invisibles. «L’idée est vraiment de construire un réseau parce que dans beaucoup de situations, on réalise qu’il n’y a rien. Ce sont justement les petites choses du quotidien qui sont les plus difficiles à gérer seule», dit Mme Zaourou.

Ces «petites choses» n’ont rien d’anodin. Elle raconte par exemple l’appel d’une femme un dimanche, victime de violences conjugales, qui s’était réfugiée dans sa salle de bain après que la situation avait dégénéré. «Elle m’appelle pour savoir quoi faire. On appelle la police, puis il faut quelqu’un pour l’accompagner chez une amie pour la nuit. Ce n’était pas un dossier administratif, c’était de l’entraide», explique-t-elle. Ce type de situation illustre parfaitement le manque de relais pour les familles monoparentales dans un pays où la majorité d’entre elles n’ont pas de famille à proximité.

58% des parents isolés ne sont pas de nationalité luxembourgeoise

Selon le Statec, 14,6% des ménages avec enfants au Luxembourg sont monoparentaux, une proportion similaire à la moyenne européenne. Mais le pays se distingue par deux caractéristiques majeures. D’abord, 58% des parents isolés ne sont pas de nationalité luxembourgeoise. Ensuite, 85% des familles monoparentales sont composées de femmes. Cette réalité n’exclut pas les hommes, moins nombreux mais bien présents. «Il n’y aura pas que des femmes. On a aussi des hommes monoparentaux et un intervenant homme. C’est une journée pour tous ceux qui sont solidaires de la cause», souligne Mme Zaourou.

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Particulièrement frappante, la vulnérabilité économique des familles monoparentales au Luxembourg dépasse la moyenne européenne. Eurostat estime que 39,3% d’entre elles sont exposées au risque de pauvreté ou d’exclusion sociale, l’un des taux les plus élevés en Europe occidentale. Le logement en est un facteur déterminant: 47% des parents seuls consacrent plus de 40% de leurs revenus à leur toit. «La question du logement pèse à chaque étape d’une séparation. Quand un couple se défait, il faut décider qui reste, qui part, et surtout si la personne qui quitte le domicile pourra encore assumer un loyer ou un crédit dans un marché aussi tendu», explique Mme Zaourou.

La Journée des familles monoparentales prévoit donc plusieurs tables rondes portant sur des sujets très concrets, comme la fiscalité et la gestion budgétaire. Deux domaines où de nombreuses femmes se sentent démunies. «On entend souvent ‘Ah, c’est Monsieur qui gérait le budget’. Beaucoup ne savent pas comment fonctionne le crédit d’impôt monoparental ou quelles aides demander», explique Mme Zaourou.

Pour cette première édition, les organisatrices ont choisi de s’appuyer sur des intervenants bénévoles issus de leur réseau, plutôt que de faire venir des représentants administratifs dont la participation nécessite des autorisations longues à obtenir. «Pour une première édition, c’était plus réaliste d’inviter des personnes capables de répondre de façon directe aux familles, sans formalités lourdes», précise-t-elle.

Ateliers de gestion de budget

À moyen terme, REFAM souhaite également mettre en place des ateliers réguliers sur la gestion du budget, un format qui n’existe pas encore au Luxembourg malgré une demande manifeste. L’association en est au stade préparatoire et cherche encore des soutiens pour structurer ces ateliers dans la durée. «Les familles nous disent que c’est un besoin récurrent. Maintenant il faut trouver les bons appuis pour pouvoir organiser cela de manière stable», explique Mme Zaourou.

Au-delà des questions financières, le manque de temps revient dans toutes les conversations. Sortir un samedi, aller chez le coiffeur, assister à un rendez-vous médical ou même faire les courses peut devenir un casse-tête lorsqu’on élève seul ses enfants. La situation est encore plus marquée au Luxembourg, pays d’immigration où la famille élargie est souvent loin. «Ce sont des réalités très concrètes. Organiser quelque chose un samedi, c’est compliqué pour les femmes monoparentales. Même simplement faire les courses peut devenir un problème si on n’a pas de véhicule», explique Mme Zaourou. REFAM souhaite donc structurer un réseau d’entraide logistique, fondé sur la solidarité entre parents, mais aussi avec des familles prêtes à donner un coup de main ponctuel.

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La Journée sera également l’occasion de lancer un vestiaire solidaire, pensé pour répondre à des besoins essentiels souvent négligés. L’idée est née en observant la situation des femmes réfugiées dans les foyers. «La lingerie, les serviettes périodiques ou de fuite urinaires, ce sont des produits basiques mais coûteux, qui n’entrent dans aucun paquet d’aide. On mettra des produits neufs à disposition pour que les femmes puissent se servir», précise Mme Zaourou.

Permettre aux parents de ne plus être seuls

La structuration de REFAM doit beaucoup à la nouvelle génération. La fille de Pascale Zaourou, Ange-Mariam, revenue du Canada après des études consacrées notamment aux dynamiques identitaires et aux politiques sociales, a joué un rôle clé dans la formalisation de l’association. «Elle est revenue avec des idées novatrices. Elle voulait m’aider à sa manière, aller plus loin», dit Mme Zaourou. Ange-Mariam interviendra d’ailleurs prochainement dans un lycée pour sensibiliser les élèves aux réalités des familles monoparentales et rappeler que leur parcours n’est en rien une fatalité.

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Avec le soutien du ministère de la Famille, cette première Journée marque une reconnaissance bienvenue. Mais l’objectif reste modeste et réaliste: rendre visibles des problématiques jusqu’ici dispersées, et permettre aux parents seuls de ne plus affronter ces difficultés sans réseau. Cette journée n’est qu’un point de départ. Ce qui se construit à travers REFAM, c’est un réseau, une communauté qui remplace peu à peu la solitude. Une structure où les parents peuvent partager leurs expériences, leurs astuces, leurs inquiétudes et leurs forces. Et surtout une idée simple, que Mme Zaourou résume ainsi: «Il faut que les femmes voient qu’elles peuvent y arriver. Si on ne leur dit jamais, elles finissent par croire que c’est trop compliqué».