Un squelette humain repose face à un chat sur l’île de Chypre. Cette tombe néolithique, vieille de neuf mille ans, marque la première trace d’un rapprochement entre nos deux espèces. Ce geste ancien, presque rituel, témoigne d’un lien déjà fort entre humains et félins.

Pour l’archéozoologue Jean-Denis Vigne, cette découverte raconte bien plus qu’une simple scène funéraire : « Et cette mise en scène sépulcrale est extrêmement démonstrative de ce que les gens qui ont fait ça avaient en tête dans leur imaginaire. Ce n’est pas forcément ce qui se passait dans la vie de tous les jours, mais il y a donc l’idée que, dans l’imaginaire au moins, il y a un rapprochement fort entre chats et humains. »

Quelques millénaires plus tard, en Égypte, l’animal devient sacré. L’éthologue Jessica Serra raconte : « Cette période va être un tournant majeur dans l’histoire du chat, puisque le chat va connaître une explosion démographique dans les villes, dans les temples d’Égypte antique, parce qu’il est vénéré, parce qu’il est associé à une déesse qu’on appelle Bastet. »

La paléogénéticienne Eva-Maria Geigl ajoute : « Le culte des chats est devenu une véritable industrie. Des millions de chats ont été momifiés, nourris, élevés, puis sacrifiés comme offrandes aux divinités. »

De la tombe chypriote aux temples égyptiens, le chat traverse les civilisations sans jamais perdre sa liberté. Entre utilité et vénération, il s’installe à la frontière du sacré et du familier.

Avec :

Jean-Denis Vigne, archéozoologue (MNHN-CNRS)Jessica Serra, éthologue et autriceEva-Maria Geigl, directrice de recherche en paléogénomique (CNRS)

* Une toute récente étude génomique publiée après la fabrication de notre série documentaire montre que les chats domestiques que nous connaissons aujourd’hui ne sont probablement pas arrivés en Europe avec les premiers agriculteurs. Les populations néolithiques européennes vivaient alors aux côtés du chat sauvage européen, Felis silvestris silvestris, originaire du continent. Les lignées domestiques issues de Felis silvestris lybica, en provenance d’Afrique du Nord, n’ont été introduites en Europe qu’il y a environ 2 000 ans, via les réseaux humains méditerranéens et romains. Cette histoire est différente dans certains territoires insulaires comme la Sardaigne ou la Corse, où les chats sauvages n’étaient pas présents naturellement. L’étude montre que ce sont bien les humains qui ont introduit des chats venus d’Afrique du Nord sur ces îles, donnant naissance à des populations sauvages distinctes, sans lien direct avec la domestication européenne. Ces données n’invalident rien de ce que nous avons raconté sur l’histoire de la longue cohabitation entre humains et félins. Elles en précisent le moment, l’origine et les trajectoires régionales.