Mais le Vieux continent demeure inquiet : les velléités américaines peuvent-elles entraîner la mort de l’OTAN ? Geo fait le point avec Amélie Zima, docteur en sciences politiques, responsable du programme Sécurité européenne et transatlantique à l’IFRI et autrice d’un Que sais-je, sur l’Otan (éd. Que sais-je, 2021 et 2023).
Les menaces de Donald Trump sur une possible annexion du Groenland constituent-elles, selon vous, une violation du droit international et des principes fondateurs de l’OTAN ?
Amélie Zima : Donald Trump ne respecte pas le droit international, et ne respecte pas l’intégrité territoriale des États. C’est éminemment problématique. Ce faisant, il ne respecte pas le Traité de l’Atlantique Nord, signé en 1949, qui inscrit son action dans le cadre de la Charte des Nations unies.
L’article 1 du Traité stipule que “les parties s’engagent à régler par des moyens pacifiques tous différends internationaux dans lesquels elles pourraient être impliquées (…) et à s’abstenir dans leurs relations internationales de recourir à la menace ou à l’emploi de la force”.
Les États membres de l’Otan ne sont pas censés entreprendre des actions armées, quelles qu’elles soient, sauf dans le cadre de la légitime défense. Clairement ici nous ne sommes pas dans un cadre de légitime défense, mais dans une action qui contredit complètement l’article 1, et l’article 2, qui stipule que les États membres “contribueront au développement de relations internationales pacifiques et amicales”.
Il y a une contradiction totale entre ces principes et ce que dit Donald Trump. Mais le président américain n’aime pas le multilatéralisme, il fonctionne depuis son premier mandat sur une base principalement bilatérale. Il s’avère par ailleurs que le Danemark est normalement plutôt atlantiste, et est lié aux États-Unis non seulement par l’OTAN mais aussi par un accord de défense signé en 1951. Donc les menaces de Washington remettent en cause deux alliances.
Est-ce une situation inédite dans l’histoire de l’OTAN ? Une attaque américaine au Groenland marquerait-elle la fin de l’Alliance créée en 1949, comme l’a souligné la première ministre danoise, Mette Frederiksen ?
Il y a déjà eu des situations de tensions dans l’OTAN, mais une situation où un membre, qui plus est la première puissance mondiale, censée porter l’Alliance, menace d’annexer une région d’un autre État membre, c’est inédit. Entre la Grèce et la Turquie il y a un énorme différend, mais les Turcs n’ont pas envahi l’île d’Eubée, et les Grecs n’ont pas envahi le Bosphore ! Le fait que la première puissance politique et militaire mondiale enfreigne à ce point les principes du droit international, c’est du jamais vu.
L’attaque d’un État membre par un autre État membre est un cas de figure qui n’est absolument pas prévu par les traités. Donc personne à ce stade n’y croit sérieusement, mais si le Groenland est attaqué, ce sera la mort de l’Alliance.
Cela voudrait dire que l’Alliance ne remplit pas son rôle qui est d’être une communauté de sécurité. L’intérêt d’être dans l’OTAN c’est le multilatéralisme, la “garantie des mousquetaires”, l’idée c’est qu’ils ne doivent pas s’attaquer entre eux et qu’ils sont tous alliés. Si un État attaque un autre, la raison d’être de l’alliance est bafouée. Je ne vois pas comment l’OTAN pourrait se remettre de cela.
Quels seront les recours du Danemark si les États-Unis venaient à agresser le Groenland ?
En cas d’agression, le Danemark ne pourra pas recourir à l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord, qui stipule qu'”une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties” qui assisteront donc “la partie ou les parties ainsi attaquées”. Car l’article 5, après évaluation de la menace, appelle une réponse des membres, donc si un État membre attaque un autre État membre, l’organisation est complètement paralysée. La confiance serait brisée, un État agressé ne voudra pas discuter dans la même arène que l’État agresseur.
Les ressources pourraient se trouver en Europe. Il y a eu une déclaration de plusieurs leaders européens le 6 janvier dont la France, la Grande-Bretagne, l’Espagne, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne et le Danemark sur le Groenland, qui montre que les leaders des plus grandes puissances militaires d’Europe sont unis et font front commun face aux États-Unis. Des pays qu’on suppose pourtant atlantistes comme la Pologne signent quand même ce document.
La déclaration est faite dans un cadre plus large que l’Union Européenne, puisque le Royaume-Uni l’a également signée, donc c’est finalement une Europe unie qui s’élève face à Donald Trump. C’est significatif, cela fait partie du réveil stratégique du continent.
C’est un scénario improbable, mais si le Danemark était attaqué, il s’en remettrait certainement à l’article 42.7 de l’UE, qui stipule qu’”au cas où un État membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir”. Mais un scénario d’attaque entre les États-Unis et l’Union européenne est assez sidérant, car on renierait alors des centaines d’années de partenariats et d’alliances, des relations amicales existant entre les deux parties depuis 1776.
Nous n’en sommes pas là. Pour l’instant, l’OTAN fait le dos rond, et le personnel américain au sein de l’Alliance fait preuve de stoïcisme. Il est possible que Trump ne soit pas suivi sur ce sujet par toute son administration. Ce n’est évidemment pas un sujet qui fait consensus au sein de l’administration américaine et encore moins au sein des armées.
À ce stade, l’administration n’accorde pas trop d’importance à ces déclarations, d’autant plus que Donald Trump est en mauvaise posture sur les midterms donc il veut peut-être juste faire un coup, ou faire parler de ça plutôt que de l’affaire Epstein. Cela pourrait être une forme de diversion.
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