Les milieux de l’audiovisuel suisse tirent la sonnette d’alarme sur l’initiative “200 francs, ça suffit”. Le réalisateur Jean-Stéphane Bron a dénoncé dimanche aux Journées de Soleure un affaiblissement “brutal” de la création et du service public, rejoignant les inquiétudes des producteurs.

La SSR investit chaque année environ 32,5 millions de francs dans le cinéma suisse et les séries. Une contribution jugée essentielle par les professionnels du secteur. Mais le 8 mars prochain, les Suisses voteront sur l’initiative “200 francs ça suffit”, visant à réduire la redevance.

“Toutes les séries produites en Suisse dépendent du financement du service public”, explique à Keystone-ATS Cyril Tissot, secrétaire général de l’Association romande de la production audiovisuelle (Aropa), qui regroupe plus de 80 sociétés actives dans les films, séries, documentaires et films d’animation. “Même Winter Palace n’aurait pas vu le jour sans l’engagement initial de la SSR, qui a servi de garantie de qualité pour Netflix.”

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Pierre Monnard, le réalisateur de cette série à succès, s’est d’ailleurs exprimé dimanche dans le 19h30 de la RTS: “Moins de SSR, ce n’est pas plus de liberté. C’est tout simplement moins de Suisse au cinéma, à la télévision, à la radio et dans le débat public. “

En Suisse romande comme dans l’ensemble du pays, les apports de la RTS et de la SSR représentent environ un tiers du financement de l’audiovisuel. En cas d’acceptation de l’initiative, l’impact serait immédiat sur l’emploi. “Sur plus de 5000 postes dans la branche, un tiers serait touché”, estime Cyril Tissot.

>> Réécouter aussi les interviews du conseiller fédéral Albert Rösti et de la jeune PLR Pauline Blanc dans Forum :

Le Conseil fédéral rejette l'initiative sur la SSR "200 francs, ça suffit": interview d'Albert Rösti et Pauline Blanc

Le Conseil fédéral rejette l’initiative sur la SSR “200 francs, ça suffit”: interview d’Albert Rösti et Pauline Blanc / Forum / 13 min. / mercredi à 18:00 “Un trésor national”

Le réalisateur et producteur lausannois Jean-Stéphane Bron (“Le génie helvétique /”Mais im Bundeshuus”), “L’expérience Blocher”) livre un constat encore plus politique.

“En Suisse, nous avons décidé collectivement de subventionner l’agriculture, les transports ou les universités, parce que le marché seul ne peut pas les faire survivre. Il en va de même pour le cinéma et la télévision”, a-t-il dit à Keystone-ATS à l’occasion d’une conférence de presse de Cinésuisse. “Plutôt que de programmer son démantèlement, on devrait chérir la SSR comme un trésor national.”

Pour le cinéaste, l’argument selon lequel les jeunes paieraient pour des contenus qu’ils ne consomment pas relève d’un “faux débat”. “Les jeunes s’informent massivement en ligne, et c’est précisément là que la SSR fait barrage aux fake news”, souligne-t-il, citant Tataki de la RTS.

Ce média en ligne, destiné aux 15-25 ans, enregistre sur Youtube, Instagram et TikTok quelque 2,85 millions d’abonnements et près de 311’000 vues quotidiennes en Suisse et à l’étranger, a précisé la RTS à Keystone-ATS. “Qui dit mieux dans les partis politiques qui soutiennent l’initiative?”, demande le réalisateur.

“Soft power pour la Suisse”

Jean-Stéphane Bron rappelle que “nos films, nos séries et nos documentaires sont aussi un instrument de soft power pour la Suisse”, évoquant le Festival de Locarno, la diffusion internationale de productions suisses ou le succès de séries exportées sur les plateformes.

Sur la question du pouvoir d’achat, le Biennois Cyril Tissot relativise l’économie promise par l’initiative. “On parle de 27 centimes par jour et par ménage. En contrepartie, on perdrait des contenus suisses et régionaux essentiels, avec des conséquences sur la démocratie et la cohésion nationale.”

Pour la comédienne et productrice Anna Pieri Zuercher, cette initiative invite chaque citoyen à se poser les questions suivantes: “Qu’est-ce que je veux pour mon pays? Qu’est-ce que je veux pour ma démocratie? Qu’est-ce que je veux pour ma culture?”

La redevance, une mutualisation solidaire

Face aux préoccupations liées au pouvoir d’achat, Jean-Stéphane Bron défend la redevance comme une “mutualisation solidaire”. “Les informations, les débats, le sport font partie du vivre-ensemble helvétique. Les personnes modestes ont besoin d’informations gratuites et fiables”, a-t-il déclaré, “pas de chaînes privées qui multiplieront les abonnements et rendront le sport hors de prix.”

Jean-Stéphane Bron va plus loin: “La SSR est une infrastructure critique, comme les routes ou l’électricité. L’affaiblir, c’est rendre la Suisse plus fragmentée et plus manipulable.”

Opposition unanime de la culture

Enfin côté cinéma, malgré la baisse de fréquentation des salles obscures depuis la pandémie, Cyril Tissot souligne que “la demande en productions audiovisuelles a augmenté” et que la part des films et documentaires suisses progresse dans les cinémas du pays.

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Dans le cadre des Journées de Soleure, les associations faîtières de la culture ont réaffirmé leur opposition unanime à l’initiative sur la redevance, ont-elles indiqué dans un communiqué. En plus de Cinésuisse, la faîtière du cinéma et de l’audiovisuel, et d’Aropa, il s’agit du Conseil suisse de la musique, de Suisseculture et de Culture populaire.

Sujet TV: Thierry Clémence

Adaptation web: Raphaël Dubois-dit-Cosandier avec ats