Dans la capitale, le temple du 7ᵉ art fait peau neuve. Inaugurée en février 1977 avec la projection de La Bête humaine, la cinémathèque devrait réinvestir ses propres lieux en 2029. Georges Bildgen, entré dans la quarantaine, a la lourde tâche d’être l’architecte de cette transition. Le nouveau directeur évoque le début du chantier, le déménagement, les collaborations et convoque, au passage, ses souvenirs de jeune cinéphile.

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Georges Bildgen, parlez-nous d’abord de votre parcours!

Je suis titulaire d’une licence en cinéma et arts du spectacle à Montpellier. C’est en travaillant sur le Festival du cinéma méditerranéen que j’ai découvert sa face cachée, ses projections analogiques et ses copies qui venaient des archives et des cinémathèques. J’ai manifesté un intérêt pour cette technique. Je suis passé par Paris puis Amsterdam (préservation de l’image). Je me suis notamment spécialisé en restauration. Je suis allé ensuite à Lisbonne travailler dans le dernier laboratoire analogique en Europe. Quand je suis revenu au Luxembourg, j’ai bossé deux ans au CNA avant de partir comme responsable des archives. J’y suis resté une douzaine d’années avant de postuler pour succéder à Claude Bertemes.

Comment comptez-vous incarner cette fonction de directeur?

D’un côté, je serai un manager qui gère les équipes. De l’autre, je vais développer une vision du futur. Je veux continuer la transmission de tout le patrimoine international aux plus jeunes et jouer un rôle pédagogique en faisant découvrir des choses inconnues. Notre public s’est rajeuni ces dernières années et un goût pour les vieux films est réapparu.

Dans l’héritage laissé par Claude Bertemes, que prendriez-vous?

Son ouverture d’esprit. Ne fermer aucune porte et rester attentif aux nouvelles initiatives du monde du cinéma. Avec diplomatie, il a veillé à travailler avec tous nos partenaires, faisant en sorte de faire découvrir le cinéma à toutes les classes et à toutes les catégories d’âge.

Georges Bildgen (à gauche) et Claude Bertemes (à droite). © PHOTO: Cinémathèque/Valentina Arno

Le chantier XXL qui concerne la cinémathèque est lancé. Où en est-on?

Cela peut paraître un peu long au départ avec les travaux préparatoires, mais on est dans les délais. C’est un grand changement, puisqu’on a investi des lieux alternatifs. Le Théâtre des Capucins nous a accueillis à bras ouverts. Géographiquement, c’était important de rester dans les parages. Le public n’est pas trop dépaysé. L’équipement nous a permis de recréer un cinéma digne de ce nom. Avec un certain cachet, un grand écran et un son performant. Les gens sont contents.

Et le Cercle Cité en appoint?

Oui, ça permet à des partenaires tels que des festivals (CinEast, Festivals du cinéma espagnol et portugais) et des ASBL de fonctionner.

Y a-t-il eu, au début des travaux, une certaine appréhension quant à une potentielle désertion des spectateurs?

Oui, on s’est creusé les méninges car on est davantage limité au niveau des projections. Il n’y en a plus chaque jour. Peut-être qu’on a perdu des spectateurs spontanés, qui venaient voir à la caisse du soir quel film était projeté, mais les chiffres sont bons. On a dû ajuster notre programmation avec des classiques et des grandes restaurations. Il y a un public qui a de l’appétence pour ce genre de cinéma. D’ailleurs, on n’a pas un seul public, mais plusieurs. C’était important de ne pas disparaître totalement.

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Le Lux Film Festival a pris de l’envergure ces dernières années. De quoi donner un coup de projecteur sur la cinémathèque, non?

On coopère depuis le début. Le festival, un peu à notre instar, promeut les découvertes, programme des films pas toujours sortis et d’autres qui ne sortiront peut-être jamais. Il a su fidéliser un public de cinéphiles qui rejoint sûrement en partie le nôtre. Tout le monde est gagnant dans cette collaboration. C’est une période très intense avec beaucoup de projections et nous, ça nous permet de vivre à travers le projet Crazy Cinématographe dans la cour des Capucins.

C’est une façon de vous adresser aux plus jeunes et de leur faire découvrir l’art cinématographique. Avant qu’ils franchissent les portes d’une salle…

Absolument. Même si on peut trouver à portée de main des VOD ou accéder aux plateformes, vivre ce type d’expérience dans une salle, ça reste unique. L’écran est plus petit à la maison et le téléphone jamais loin. On essaie de faire comprendre au public qu’il faut laisser le téléphone de côté afin que l’immersion soit totale.

L’émergence des plateformes vous fait-elle peur ou trouvez-vous cela complémentaire avec le cinéma?

Plutôt complémentaire. À la cinémathèque, on sélectionne désormais quelques films d’un réalisateur. On ne propose plus de rétrospective monographique. La VOD permet ainsi de compléter ce visionnage si on aime tel type de film. Nos chiffres sont bons. Ils augmentent d’année en année. Peut-être parce que notre salle dégageait une certaine ambiance. On veut être différent d’une salle commerciale. C’est un art qui continuera à vivre. Même avec l’émergence de l’IA, les métiers se sont toujours adaptés à la technologie, nous a rappelé une conférencière récemment. Je n’ai pas de boule de cristal, mais je reste positif. La Ville a décidé de faire peau neuve en gardant les grands traits de l’architecture du bâtiment avec un maximum d’éléments maintenus. L’esprit va survivre.

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Quel consommateur de cinéma étiez-vous, jeune?

Les Disney quand j’étais petit, ensuite, comme quand je mange, j’ai aimé goûter à tout, animé par une certaine curiosité. À l’université, j’ai découvert certains genres qui m’étaient moins familiers comme le cinéma muet, la Nouvelle Vague française, le cinéma italien d’après-guerre. Mais je n’étais pas celui qui voulait tout voir. Je cherchais à être surpris. C’est peut-être pour ça que je ferme les yeux pendant les bandes-annonces. Aujourd’hui, je peux aller voir des comédies grand public avec des amis, mais aussi des projets plus expérimentaux.

Y a-t-il des films référence ou d’autres qui ont déclenché quelque chose de spécial?

Je citerais Traffic avec le choix des différentes palettes de couleurs. L’Aurore, de Murnau. Godard, Fellini et Pasolini m’ont plu. À l’université, le film Stromboli m’avait marqué. J’ai découvert qu’à côté des grands acteurs, on pouvait faire un film avec des gens pas du tout familiers avec le métier. Il y avait une certaine authenticité. J’ai beaucoup aimé Abbas Kiarostami et son travail avec les enfants. Le rythme me semblait plus comparable à la vraie vie que celui du cinéma américain. J’ai un certain goût pour les films sociétaux et proches de la réalité.

Quels sont les projets qui vous tiennent à cœur?

On va perpétuer la tradition du cinéma en plein air en été. On sortira, en plus, dans deux quartiers avec des plus petits formats. Cela comblera peut-être une partie du vide laissé par les travaux et ça nous permettra d’aller à la rencontre du public et de communiquer sur ce qu’on fait. D’autres choses sont dans les tuyaux, mais c’est encore secret.