Allemagne : la scission de Die Linke, symbole des déchirements des gauches européennes

by FederalPralineLover

3 comments
  1. **Allemagne : la scission de Die Linke, symbole des déchirements des gauches européennes**

    Thomas Wieder

    Le parti politique de gauche n’a plus assez de députés pour conserver son groupe au Bundestag à la suite du départ de son ancienne vice-présidente, Sahra Wagenknecht, qui dénonce le divorce de son ancienne formation avec l’électorat populaire, notamment au sujet de l’immigration.

    Un nouveau logo, de nouveaux visages et la promesse martelée d’un « nouveau départ ». Réuni en congrès à Augsbourg (Allemagne) du 16 au 18 novembre, le parti de gauche Die Linke s’est échiné à démentir ceux qui le disent en état de mort clinique après le départ fracassant de sa figure la plus médiatique, Sahra Wagenknecht. En conflit ouvert avec la direction, l’ancienne vice-présidente du parti a décidé de claquer la porte et de fonder un nouveau mouvement, le 23 octobre, emmenant avec elle neuf députés sur trente-huit. Du fait de cette scission, Die Linke n’a plus assez d’élus pour conserver son groupe au Bundestag. Depuis 1960, c’est la première fois qu’un groupe parlementaire disparaît en cours de législature.

    La rupture entre Mme Wagenknecht et Die Linke est un syndrome de la crise profonde que traverse la gauche allemande, confrontée à une forte érosion de son socle électoral, concurrencée par une extrême droite plus conquérante que jamais et sommée d’apporter des réponses à des questions aujourd’hui centrales dans le débat public, celle de l’immigration au premier chef.

    Pour prendre la mesure de cette crise, il faut revenir aux origines de Die Linke. Né de la fusion entre le Parti du socialisme démocratique (PDS), héritier du parti au pouvoir en République démocratique allemande (RDA, ex-Allemagne de l’Est) de 1949 à 1990, et l’Alternative électorale travail et justice sociale, une alliance hétéroclite de sociaux-démocrates de gauche, de néomarxistes et d’altermondialistes ouest-allemands, Die Linke s’est d’abord constitué comme groupe au Bundestag après les élections législatives de 2005, avant de devenir un parti en 2007. Deux ans plus tard, il obtenait 11,9 % des voix aux législatives, un score qu’il n’a jamais dépassé. Un peu sous les 10 % en 2013 et 2017, il s’est effondré en 2021 (4,9 %).

    Si les débuts furent prometteurs, c’est parce que Die Linke sut occuper, à gauche, un espace que le Parti social-démocrate (SPD) n’occupait plus. Les années 2002-2005, celles du second mandat de Gerhard Schröder à la chancellerie, furent de ce point de vue un tournant. Marquées par des réformes structurelles d’envergure, notamment les lois Hartz sur le marché du travail, elles permirent à l’économie allemande de se redresser de façon durable, mais elles furent sur le moment difficiles à encaisser socialement. Plus « social-libéral » que « social-démocrate », l’« agenda 2010 » de M. Schröder décala le SPD vers le centre, où il est toujours resté depuis.

    *« Bonne conscience »*

    Electoralement, l’espace laissé vacant à gauche ne s’est toutefois jamais transformé en vrai boulevard pour Die Linke. Même si le SPD a décliné, il n’a pas dégringolé comme le Mouvement socialiste panhellénique (Pasok) en Grèce ou le Parti socialiste en France, ce qui explique en partie pourquoi Die Linke n’a pas connu l’ascension de Syriza ou de La France insoumise, malgré des débuts prometteurs.

    Pour Mme Wagenknecht, la raison de cet échec est ailleurs. Selon elle, Die Linke s’est fourvoyé en devenant l’archétype d’une « gauche lifestyle », qui se prétend « morale » mais oublie le « social », qui « veut interdire la viande et rouler en voiture électrique », et qui s’est détournée des « catégories populaires » pour ne plus parler qu’aux « bobos des grandes villes » et aux « enfants repus de la prospérité ». A ses yeux, cette « dérive » vers le « gaucho-libéralisme » explique pourquoi les partis de gauche ont perdu « des pans entiers de leur électorat », faisant du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne le nouveau « parti des travailleurs », comme elle le déplore dans son livre Die Selbstgerechte (« les vertueux », non traduit, Campus Verlag, 2021), qui fut un grand succès de librairie.

    Le débat soulevé par Mme Wagenknecht dépasse l’Allemagne et parcourt toutes les gauches européennes. Mais l’ancienne vice-présidente de Die Linke est allée beaucoup plus loin que d’autres dans ses conclusions, notamment en affichant des positions très fermes sur l’immigration. En 2015, elle fut ainsi l’une des rares, à gauche, à critiquer la chancelière d’alors, Angela Merkel, pour sa politique d’accueil des réfugiés et, depuis, ne manque jamais une occasion de pourfendre la « naïveté » et la « bonne conscience » de ceux qui réclament des « frontières ouvertes ».

    *Ligne très progressiste*

    Idéologiquement, cela la rend difficile à situer. Au sein du PDS puis de Die Linke, elle était la cheffe de file de l’aile la plus à gauche, la Plate-forme communiste, qui se définissait comme « marxiste-léniniste » et assumait une partie de l’héritage de la RDA. Admiratrice de l’ancien leader travailliste britannique Jeremy Corbyn, lectrice du philosophe français Jean-Claude Michéa, elle ne cite aujourd’hui plus guère l’auteur du Capital. Selon l’historien Thorsten Holzhauser, chercheur à la Fondation Theodor-Heuss, sa défense d’un « conservatisme de gauche », mélange de « national et de social », la rapproche davantage de la Bulgare Korneliya Ninova ou du Slovaque Robert Fico, avec qui elle partage également des positions prorusses, qu’elle a exprimées en multipliant les appels à la paix en Ukraine et en s’opposant à l’entrée de celle-ci dans l’Union européenne.

    Avec son départ, le positionnement de Die Linke s’éclaircit autour d’une ligne très progressiste sur les droits des minorités, la lutte contre le réchauffement climatique et l’accueil des migrants, ce qu’incarne Carola Rackete, partisane d’une écologie de combat et ancienne capitaine du navire humanitaire Sea-Watch en Méditerranée, qui sera tête de liste aux européennes de juin 2024, aux côtés du président du parti, Martin Schirdewan.

    Au sein de celui-ci, même ceux qui défendent cette mise en avant des thématiques sociétales appellent toutefois à ne pas perdre de vue la question sociale, qui redevient un enjeu majeur dans une Allemagne sortie d’années de forte croissance, qui s’inquiète de l’avenir de son industrie et craint pour sa prospérité. Sur ce point, Die Linke et Mme Wagenknecht sont d’accord : c’est à cette Allemagne-là, que l’extrême droite courtise, que la gauche doit s’adresser et offrir un espoir.

  2. Comme sur le poste d’Enki Bilal hier, c’est toujours hallucinant comment une “« marxiste-léniniste » [qui] assumait une partie de l’héritage de la RDA” se met à “pourfendre la « naïveté » et la « bonne conscience » de ceux qui réclament des « frontières ouvertes ».”.

    Oui, la vieillesse est un naufrage, mais elle a 54 ans…

  3. Article très bizarre qui omet à mon sens de nombreux points.

    – En plus de ses positionnements anti-migrants, elle s’est surtout distinguée par son soutien sans faille à Poutine depuis la (deuxième) invasion de l’Ukraine.

    – Beaucoup de commentateurs voyaient Wagenknecht très marginalisée au sein des Linke, et de son électorat. Son départ des Linke n’a vraiment surpris personne, et je doute que, si le départ d’un nombre de 9 députés est certes significatif, que la base suive dans les mêmes proportions cette “scission” (personnellement, je n’aurais jamais utilisé ce terme)

    – D’ailleurs, dans les sondages, ça n’a pas vraiment fait bougé le score des Linke, qui a même un peu remonté depuis que Wagenknecht est partie.

    – En revanche, son nouveau parti récupère de l’électorat de l’extrême-droite (ce qui était le but)

    – Wagenknecht est la femme d’Oskar Lafontaine, co-fondateur des Linke (à la retraite, beaucoup plus vieux qu’elle).

    Moi je n’y vois franchement aucun “symbole des déchirement des gauches européennes”.Plutôt un cas très particulier. Et d’ailleurs ça fait bien longtemps pour moi que Wagenknecht n’est plus de gauche.

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