La Turquie déploiera à partir de février 2026 l’un de ses nouveaux navires de forage pour mener des travaux d’exploration sur des zones offshore situées dans les eaux territoriales de la Somalie. L’annonce a été faite fin décembre par le ministre turc de l’Énergie, Alparslan Bayraktar, au lendemain de la visite officielle du président somalien Hassan Cheikh Mohamud, reçu à Istanbul par son homologue Recep Tayyip Erdogan. Cette nouvelle campagne d’exploration s’inscrit dans la percée opérée ces dernières années par Ankara dans les secteurs pétrolier et gazier africains.

Au cours de la visite d’Hassan Cheikh Mohamud, le président Erdogan a précisé que le navire Cagrı Bey serait déployé au large des côtes somaliennes, tandis que le Yildirim, second navire de forage en haute mer récemment intégré à la flotte turque, serait mobilisé en mer Noire. Ni les objectifs de l’opération en Somalie ni le montant de l’investissement prévu n’ont été détaillés, mais cette initiative s’inscrit dans le renforcement du partenariat énergétique entre Mogadiscio et Ankara. Depuis 2024, les deux pays ont en effet signé plusieurs accords couvrant la recherche et la production de pétrole et de gaz, aussi bien sur des sites terrestres qu’en offshore.

Entre octobre 2024 et mi-2025, le navire d’exploration sismique turc Oruc Reis a ainsi opéré au large de la Somalie, menant une étude sismique 3D sur trois blocs distincts. Le partenariat s’est encore approfondi en avril 2025 avec la signature d’un accord entre la compagnie publique Turkish Petroleum Corporation et la Somali Petroleum Authority. À cette occasion, Alparslan Bayraktar avait indiqué que des activités d’exploration pétrolière et gazière seraient conduites dans trois champs terrestres couvrant une superficie d’environ 16 000 km².

« Nous considérons la Somalie comme l’un de nos partenaires les plus importants en Afrique, et notre coopération dans le secteur des hydrocarbures ouvrira, nous l’espérons, les portes d’une nouvelle ère dans un avenir proche », a déclaré le ministre, cité par l’agence de presse turque Anadolu.

Du Sénégal à la Libye

Au-delà de la Somalie, la Turquie consolide sa présence dans les hydrocarbures africains à travers des accords avec d’autres pays. En juillet 2024, elle a ainsi convenu avec le Niger de renforcer leur coopération dans le secteur de l’énergie, à l’occasion d’une visite de hauts responsables turcs à Niamey. À l’issue de la rencontre, les deux pays ont signé une déclaration encourageant l’intervention de compagnies turques dans le développement de champs pétroliers et gaziers nigériens.

Toujours en Afrique de l’Ouest, Ankara a signé fin octobre 2024 un accord de coopération dans les hydrocarbures avec le Sénégal, couvrant l’exploration, la production et le négoce de pétrole et de gaz. Cet engagement a pris la forme d’un mémorandum d’entente conclu lors d’une rencontre entre les présidents Bassirou Diomaye Faye et Recep Tayyip Erdoğan. L’intérêt d’Ankara pour le secteur pétrolier sénégalais s’est confirmé en octobre 2025, lorsque Dakar a indiqué avoir reçu, parmi d’autres, des offres de financement émanant de Turquie pour un projet de seconde raffinerie, destiné à accroître les capacités nationales de transformation.

Plus au nord du continent, la Turquie développe aussi une coopération énergétique avec la Libye. En juin dernier, la National Oil Corporation libyenne ainsi a annoncé la signature d’un protocole d’accord avec la Turkish Petroleum Corporation, en vue de mener des études géologiques et géophysiques sur quatre zones offshore. L’accord prévoit aussi une campagne sismique 2D de 10 000 kilomètres, ainsi que le traitement des données issues de ces travaux.

En quête de sources d’approvisionnement

En multipliant les accords énergétiques avec des pays africains, la Turquie cherche à sécuriser l’approvisionnement en pétrole et en gaz, car le pays reste structurellement dépendant des importations pour couvrir ses besoins énergétiques. En 2023, il a ainsi importé 31,4 millions de tonnes de pétrole brut et 17,6 millions de tonnes de produits pétroliers, pour une production nationale limitée à 4,1 millions de tonnes, selon des données officielles relayées par S&P. Dans ce contexte, l’Afrique apparaît comme un levier pour diversifier ses sources d’approvisionnement, et renforcer les positions de ses entreprises à l’international.

L’intérêt d’Ankara pour des pays comme le Sénégal et le Niger s’inscrit dans cette logique. Les deux pays ouest-africains sont devenus producteurs de pétrole, respectivement avec la mise en service du champ offshore de Sangomar en 2024, et l’entrée en production du bassin d’Agadem fin 2023. Le Sénégal produit par ailleurs du gaz naturel liquéfié (GNL) avec le projet transfrontalier Greater Tortue Ahmeyim, exploité avec la Mauritanie. Pour la Turquie, ces développements offrent des perspectives d’accès à de nouveaux flux d’hydrocarbures, même si les coopérations engagées à ce stade restent largement exploratoires.

C’est surtout en Somalie que la stratégie turque apparaît la plus avancée et la plus structurée. Un accord signé en mars 2024 et rendu public en 2025 a dévoilé des conditions particulièrement avantageuses pour Ankara. Il prévoit que la Turquie puisse récupérer jusqu’à 90% de la production annuelle afin de couvrir ses coûts, avant tout partage effectif des revenus avec l’État somalien. À cela s’ajoute un régime fiscal allégé, sans prime de signature ni bonus de production, et une redevance plafonnée à 5% au bénéfice de Mogadiscio. La Turquie bénéficie aussi d’une grande liberté commerciale, avec la possibilité d’exporter sa part de pétrole et de gaz aux prix internationaux et de conserver les revenus à l’étranger.

Des voix dénoncent ces conditions jugées inégales, car susceptibles de limiter durablement les retombées budgétaires et économiques pour la Somalie. Dans ce contexte, l’avenir de l’offensive turque dans les hydrocarbures africains dépendra largement de sa capacité à transformer les accords-cadres conclus avec des pays comme le Sénégal et le Niger, en projets concrets et opérationnels. Il faudra aussi observer si, en Somalie, un ajustement du cadre contractuel intervient, afin de répondre aux critiques, dans un environnement institutionnel et sécuritaire encore incertain.