Au Parlement, le ministre de la Santé a défendu le déploiement des groupements sanitaires territoriaux, présentés comme un pivot de la régionalisation du système de soins. Derrière des indicateurs préliminaires jugés positifs, l’exécutif avance prudemment vers une généralisation en 2026, dans un climat social toujours inflammable et sous le regard critique des élus.
La réforme du système de santé marocain ne se joue plus seulement sur les textes, mais sur le terrain, au rythme des crispations sociales et des arbitrages territoriaux. C’est dans ce contexte que le ministre de la Santé et de la Protection sociale, Amine Tahraoui, s’est présenté devant la Chambre des conseillers pour défendre l’un des chantiers les plus structurants de son département : les groupements sanitaires territoriaux (GST).
Interpellé par plusieurs élus sur ce qu’ils considèrent comme une accélération excessive du calendrier, dans un contexte de regain de tensions syndicales, le ministre a cherché à clarifier la portée de la réforme. Selon lui, les groupements sanitaires territoriaux ne relèvent ni d’une décision improvisée ni d’un simple ajustement administratif, mais d’un changement en profondeur de la gouvernance du système de santé.
Une réforme pensée à l’échelle des territoires
«La création des groupements sanitaires territoriaux s’inscrit dans la réforme profonde que connaît le système national de santé», a affirmé Amine Tahraoui, rappelant que le dispositif découle à la fois des orientations royales, de la loi-cadre relative à la santé et du chantier de la régionalisation avancée.
Dans l’esprit du ministère, les GST doivent mettre fin à une gestion fragmentée et centralisée de l’offre de soins. «Il s’agit de restructurer l’offre sanitaire au niveau régional et de garantir un parcours de soins cohérent et efficace», a insisté le ministre, soulignant la volonté de rapprocher la décision sanitaire du citoyen et de corriger les déséquilibres territoriaux persistants.
Les groupements sont ainsi présentés comme la “colonne vertébrale” de la nouvelle gouvernance sanitaire régionale, avec un pilotage unifié des établissements, des ressources humaines et des parcours de soins. Pour appuyer ce discours, le ministre s’est longuement arrêté sur la première expérience pilote, lancée dans la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceima. Le calendrier est désormais bien posé : conseil d’administration tenu en juillet 2025, entrée en fonctionnement effectif en octobre de la même année.
Sur le papier, le changement est majeur. Le groupement régional regroupe aujourd’hui un centre hospitalier universitaire, 22 hôpitaux, 295 centres de santé et près de 7.000 professionnels au sein d’une seule entité publique.
«Ce modèle a permis une organisation plus claire des parcours de soins, une gestion régionale unifiée des ressources humaines et une meilleure coordination entre les établissements», a expliqué Amine Tahraoui.
Le ministre insiste sur le fait que la décision sanitaire se rapproche du terrain, rompant avec des circuits de validation longs et centralisés.
Des signaux positifs, sans triomphalisme
Sur les résultats, le discours reste mesuré. «Des indicateurs préliminaires positifs ont été enregistrés», a reconnu le ministre, évoquant notamment la réduction de certains délais de gestion et une plus grande rapidité dans la prise de décision régionale. Autre avancée mise en avant, la mise en place d’un système d’information régional unifié, reliant l’ensemble des établissements de santé de la région.
Grâce à ce système, le ministère parie sur une meilleure lisibilité des parcours de soins et une circulation plus fluide de l’information entre établissements, là où l’organisation précédente laissait souvent place aux ruptures et aux doublons. Le gouvernement évite toutefois toute lecture triomphaliste. À ce stade, il s’agit d’indices encourageants, pas encore d’un verdict sur l’efficacité réelle du modèle. C’est précisément sur ce point que le débat politique se cristallise.
Face aux accusations de passage en force, Amine Tahraoui a tenu à temporiser. «La généralisation des groupements sanitaires territoriaux se fera selon une approche progressive et responsable», a-t-il assuré.
Le ministère dit avoir engagé un important travail préparatoire, en prévoyant une consolidation du cadre réglementaire, une clarification des phases de transition, une coordination avec les CHU, l’élaboration de budgets régionaux et définition précise des parcours de soins par spécialité. L’expérience menée à Tanger-Tétouan-Al Hoceima a également permis d’affiner la méthode.
«Elle nous a permis de confirmer et d’améliorer l’approche adoptée à partir de la pratique de terrain», a expliqué le ministre, en référence à l’élaboration d’un guide pratique destiné à encadrer le déploiement des groupements sanitaires territoriaux dans les autres régions.
La perspective est désormais celle d’une généralisation progressive en 2026, étroitement liée à la capacité réelle de chaque région à absorber ce changement.
La réforme rattrapée par la crise des ressources humaines
Derrière le débat institutionnel, une autre réalité s’impose, celle du manque chronique de personnel de santé. Le ministre ne l’a pas éludée.
«La pénurie de ressources humaines, notamment dans les zones éloignées et montagneuses, constitue un défi structurel accumulé sur plusieurs décennies», a-t-il reconnu.
Pour y faire face, le gouvernement met en avant une réforme articulée autour de trois leviers, le renforcement de la formation, l’amélioration des conditions de travail à travers le dialogue social et un rééquilibrage territorial des affectations.
Amine Tahraoui a notamment rappelé la hausse marquée des capacités de formation, passées de 2.700 étudiants en médecine en 2021 à 6.500 en 2025, ainsi que les efforts engagés en matière de recrutement et de revalorisation salariale.
Dans l’hémicycle, les réactions de l’opposition ont rappelé que la bataille n’est pas seulement technique. Plusieurs élus ont appelé à un plan d’urgence, à un dialogue national plus large et à une approche plus globale de l’attractivité du secteur public, dans un contexte de concurrence accrue avec le privé et l’international.
Derrière l’architecture ambitieuse des groupements sanitaires territoriaux, c’est donc la capacité de l’État à tenir ensemble réforme institutionnelle et paix sociale qui est désormais scrutée. La territorialisation de la santé est en marche, mais son succès se jouera bien au-delà des textes.
Faiza Rhoul / Les Inspirations ÉCO