Par Coumba Ndoffène Diouf
Des voyages dans l’intérieur du pays m’ont offert un face-à-face saisissant avec une réalité souvent éclipsée par le tumulte des villes. Ce périple a révélé, de manière presque brutale, les inégalités sociales frappantes qui divisent le Sénégal, creusant un fossé profond entre les centres urbains – Dakar en tête – et les zones rurales reculées.
L’impression qui s’impose est celle de deux nations distinctes vivant sous un même drapeau : un Sénégal de l’aisance relative, où l’accès aux services de base semble acquis, et un Sénégal de la «marginalisation», où les populations luttent au quotidien pour satisfaire des besoins élémentaires. Cette dualité interroge non seulement notre modèle de développement, mais aussi notre conscience collective.
Une fracture infrastructuelle et quotidienne
La première rupture, et peut-être la plus visible, est celle des transports. Dans les zones reculées, la mobilité relève souvent du parcours du combattant. Les populations guettent au bord des routes le passage aléatoire d’un véhicule avec une patience résignée, ou marchent sur de longues distances sous un soleil de plomb pour rejoindre un marché, un une école… Ici, le temps se mesure en attentes interminables et en efforts physiques. À l’inverse, dans la capitale et les grandes villes, l’agitation est reine : un écosystème complet de transport – des bus Dakar Dem Dikk aux TATA, des mythiques «cars rapides» aux «Ndiaga Ndiaye», sans oublier la multitude de taxis et de véhicules privés – offre une fluidité, certes parfois chaotique, mais bien réelle. Cette dichotomie dessine une géographie de l’inégalité où la simple capacité à se déplacer devient un privilège spatial.
Le contraste est tout aussi frappant dans la sphère domestique. Là-bas, le rythme de vie des femmes est scandé par des tâches ancestrales et épuisantes : la corvée d’eau au puits ou au forage, le pilage manuel du mil ou du maïs, la cuisine au feu de bois, souvent à l’extérieur sous un abri de fortune. Ici, l’eau coule du robinet, les moulins électriques réduisent les céréales en quelques minutes, et les cuisines équipées transforment la préparation des repas. Cette divergence va bien au-delà du simple confort ; elle touche à l’économie du temps, à la santé, et à l’émancipation des femmes. Le temps gagné dans les villes peut être investi dans l’éducation, le travail rémunéré ou le loisir, tandis qu’à la campagne, il est englouti par la survie quotidienne.
L’inégalité face aux services essentiels : santé et énergie
Le fossé devient criant, voire dramatique, lorsqu’il s’agit de santé. Dans certains villages, les récits de femmes enceintes transportées en charrette pour rejoindre un poste de santé éloigné sont monnaie courante. Les urgences médicales se transforment alors en courses contre la montre. L’accès aux soins prénatals, à un accouchement sécurisé ou à une simple consultation pédiatrique reste un luxe. En ville, au contraire, le réseau de cliniques, d’hôpitaux et la disponibilité de moyens de transport rapides offrent un filet de sécurité sanitaire, imparfait mais existant.
De même, l’énergie électrique, vecteur fondamental de développement, dessine une carte de l’exclusion. Si Dakar et les centres urbains brillent de mille feux la nuit tombée, de nombreux villages et hameaux restent plongés dans l’obscurité. L’absence d’électricité, c’est l’impossibilité de conserver des aliments ou des médicaments, la difficulté pour les enfants d’étudier après le coucher du soleil, et l’exclusion de l’économie numérique et de l’information. C’est un frein majeur à toute initiative éducative, entrepreneuriale ou sociale.
Une résilience silencieuse face au ressentiment urbain
Face à ces conditions de vie difficiles, l’attitude des populations rurales est un mélange de dignité et de résilience qui force le respect. Malgré les épreuves, la vie sociale est intense, les discussions animées, les sourires fréquents. Il y a là une forme de sagesse pratique, une endurance à toute épreuve, et un espoir têtu en un avenir meilleur. Cette force tranquille contraste paradoxalement avec le mécontentement souvent plus bruyant et médiatisé dans les centres urbains, où l’accès relatif aux biens et services s’accompagne de revendications légitimes, mais parfois perçues comme disproportionnées au regard des privations subies ailleurs. Cette divergence de «volume» de la plainte sociale ne doit pas pourtant masquer l’urgence des besoins dans les campagnes.
Vers une correction politique : décentralisation et vision à long terme
Cette situation n’est ni une fatalité, ni le fruit du hasard. Elle est le résultat de décennies de politiques de développement souvent centralisatrices et axées sur les pôles urbains. Corriger ces inégalités sociales qui n’ont que trop duré exige une volonté politique ferme et une reconfiguration stratégique.
Il est impératif de donner un souffle nouveau et des moyens réels à la décentralisation. Il ne s’agit pas seulement de transférer des compétences, mais aussi des ressources financières et des capacités de décision aux collectivités territoriales. Les communautés locales, qui connaissent leurs besoins et leurs priorités, doivent être placées au cœur de la conception et de la mise en œuvre des projets de développement.
Une politique de développement rural intégrée et durable doit devenir la priorité nationale. Cela pourrait passer par :
– Des investissements massifs dans les infrastructures de base : routes rurales praticables en toutes saisons, électrification solaire décentralisée, accès à l’eau potable par des forages et des réseaux de distribution gérés localement.
– Un maillage sanitaire renforcé : construction et équipement de postes de santé de proximité, déploiement de maternités, mise en place de systèmes de transport sanitaire d’urgence (ambulances communautaires), et incitation des professionnels de santé à servir en milieu rural.
– La valorisation de l’économie rurale : plus de soutien à l’agriculture par l’accès au crédit, aux intrants et aux techniques d’irrigation, développement de l’agro-industrie locale pour créer de la valeur ajoutée, et promotion du tourisme rural culturel et écologique.
– La connexion numérique : étendre la couverture internet haut débit pour désenclaver les zones reculées, permettre l’accès à l’éducation en ligne, à la télémédecine et aux marchés numériques.
Le Sénégal ne pourra réaliser son plein potentiel et assurer une paix sociale durable qu’en se réconciliant avec toutes ses composantes. Les «braves dames et hommes» des campagnes, par leur labeur, nourrissent littéralement la nation. Ils méritent bien plus que de la considération : ils ont droit à des politiques concrètes, équitables et inclusives. Le chantier de la réduction des inégalités est immense, mais chaque kilomètre de route goudronnée, chaque village électrifié, chaque école ou dispensaire construit, est un pas vers l’unité et la justice sociale. Le temps n’est plus à la simple prise de conscience, mais à l’action déterminée.
Certes les autorités ont fait des pas significatifs en ce sens mais il reste beaucoup de choses à faire.