“C’est l’autre groupe des crocodiles”, sourit Promise Nkomo, juriste zimbabwéen qui explique que “notre actuel président, Emmerson Mnangagwa, aime rappeler qu’il fait partie lui aussi d’un groupe des crocodiles qui ont combattu le pouvoir blanc… dans les années 60. Il aime rappeler que ces animaux ont la peau dure et vivent très longtemps”.

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À 83 ans, Emmerson Mnangagwa, l’homme qui a renversé son compagnon de route Robert Mugabe, devrait terminer son second mandat à la présidence du Zimbabwe en 2028 et ne peut humainement espérer atteindre le cercle des dirigeants qui dépassent allègrement les 20 ans au pouvoir, “mais lui et ses proches tentent de forcer au minimum une prolongation de deux ans de son second et dernier mandat prévu par la constitution. Il ne partirait pas en 2028 mais en 2030. Ses supporters au sein du parti ZANU-PF ont déjà créé le logo “EM2030″ et expliquent qu’il aura besoin de ces deux années supplémentaires pour mener à bien ses réformes économiques”, poursuit Me Nkomo.

Un argument balayé par l’opposition et qui ne fait pas l’unanimité au sein du parti. “Mais cet exemple démontre à quel point il est difficile de quitter le pouvoir, poursuit le juriste. Et Mnangagwa dispose encore d’un certain soutien populaire parce qu’il incarne toujours le combat pour l’indépendance du pays. Chez nous, il est le dernier à disposer de cette aura qui ne parle plus aux jeunes. Ils ont fait savoir qu’ils ne voulaient pas de cette prolongation, il y a même eu des affrontements assez sérieux en octobre à Harare (la capitale du Zimbabwe, NdlR) quand la possibilité de modifier la constitution pour lui offrir un troisième mandat a été évoquée. Les manifestants ont aussi fait savoir qu’ils ne voulaient pas que Mnangagwa désigne un membre de sa famille pour lui succéder.”

La peur du vide

“Le pouvoir grise et coupe le président du peuple et, en Afrique, il crée de vraies barrières entre le chef de l’État et ses proches collaborateurs même s’ils étaient très liés jusqu’à son accession au pouvoir”, expliquait récemment un politicien congolais qui évoquait les relations entre Mobutu et certains de ses ministres qui l’avaient accompagné pendant plusieurs années. “Quand il est devenu président, Mobutu leur a clairement expliqué que leurs relations devaient changer. Il est devenu chef et ça se respecte. Ajoutez-y une cour de zélotes qui ne font qu’entretenir ce sentiment, et un cercle familial qui se repaît de ce pouvoir, et vous fabriquez un autocrate qui va tout faire pour se maintenir au sommet”.

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Le début d’un cercle vicieux qui va pousser ces dictateurs en devenir à s’asseoir sur toutes les règles, tous les textes pour conserver ce pouvoir. “Ils vont alors foncer tête baissée dans une logique qui ne leur laisse aucune porte de sortie. Ils savent dès lors qu’ils risquent des ennuis judiciaires dès qu’ils auront quitté le pouvoir”, explique un diplomate européen. Koffi Kouakou, maître de conférences au Centre des études Chine-Afrique à l’université de Johannesburg, en Afrique du Sud, expliquait dans une récente interview à Deutsche welle que “ces dirigeants ont commis tant de crimes qu’ils ont peur d’être jugés et condamnés après leur passage à la tête de l’État”.

Le poids de la famille

Tous nos interlocuteurs pointent aussi le poids du clan familial. L’arrivée au pouvoir d’un des leurs est la garantie que tout le premier cercle familial va tirer profit des avantages liés à l’accès à la tête de l’État.

“Le cas de la famille Tshisekedi en République démocratique du Congo est significatif, nous expliquait récemment Bob Kabamba, politologue et professeur à l’Université de Liège. “Toute la famille vivait très chichement en Belgique. Dès que leur frère s’est assis sur le siège présidentiel, ils sont revenus au pays et se sont rapidement enrichis en obtenant par leur simple lien familial des postes très lucratifs.”

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Le pouvoir rime donc avec enrichissement, parfois vertigineux. De quoi pousser les familles qui ont atteint la plus haute marche du pouvoir à refuser de le céder.

L’exemple récent, toujours en RDC, du jeu de chaise musical entre Kabila et Tshisekedi démontre tout le poids de la fonction. Dès qu’il a quitté son siège présidentiel, même en s’accordant une majorité parlementaire considérable, Joseph Kabila s’est fragilisé. A contrario, Félix Tshisekedi, placé sur le trône congolais sans assise parlementaire, mais fort du titre de “primus inter pares” est devenu l’incarnation du pouvoir. Et il ne lui a fallu que quelques mois pour renverser la table, évincer Kabila et soudoyer la majorité des parlementaires. “L’exemple de la transition pacifique en 2018 chez nous, en RDC, ne va pas pousser les autocrates vers plus de démocratie”, reconnaît, cyniquement, un ex-kabiliste converti au “tshisekedisme”.