En 1997, Claude Brasseur campait Georges Montero, un pied-noir demeuré en Algérie dans L’Autre côté de la mer, le film de Dominique Cabrera. De passage dans l’Hexagone dans les années 1990, le héros s’en prenait vivement aux membres de sa famille partis en France trente ans plus tôt : “Qu’est-ce que vous croyez que c’est, l’Algérie ? C’est vous qui aviez peur ! Je suis très bien, moi, à Oran.”

Pour son long-métrage, la réalisatrice, elle-même fille de pieds-noirs, s’appuyait sur une réalité méconnue, celle de ces Français d’Algérie qui firent le pari de rester sur leur terre natale après l’indépendance. En 2012, le journaliste Pierre Daum leur a consacré une enquête, Ni valise ni cercueil, les pieds-noirs restés en Algérie après l’indépendance (Solin/ Actes Sud). Son ouvrage battait en brèche l’idée, ressassée depuis plus d’un demi-siècle, selon laquelle l’unique alternative laissée aux Français d’Algérie en 1962 était le départ immédiat ou la mort certaine. “C’est l’OAS [Organisation armée secrète] qui a mis la pagaille !” confiait à l’auteur Céline Serra, 92 ans, rencontrée à Alger en 2010.

Quels sont les responsables de l’exode des pieds-noirs : l’OAS ou le FLN ?

Après les accords d’Évian du 18 mars 1962, l’OAS, aux mains des “ultras” de l’Algérie française, se déchaîna en effet contre le Front de libération nationale (FLN) et la population civile musulmane. “Le cessez-le-feu fut immédiatement violé par l’OAS, qui provoqua délibérément par des attentats aveugles des représailles du FLN, afin de rendre inapplicables les accords d’Évian”, écrit l’historien Guy Pervillé (Trente ans après : réflexions sur les accords d’Évian, Revue française d’histoire d’outre-mer, 1992).

Cette funeste stratégie porta ses fruits : d’avril à juillet 1962, la population européenne fut la cible d’enlèvements de masse et d’exécutions collectives. L’exode massif des pieds-noirs eut lieu à ce moment-là. Pour Pierre Daum, l’OAS fut la première responsable de la panique générale. En se refusant à désavouer les exactions de l’organisation terroriste, explique-t-il, la communauté européenne d’Algérie s’aliéna la confiance des dirigeants de la révolution. En retour, ces derniers adoptèrent un ton anti-français, à l’été 1962, en rupture avec l’esprit de conciliation affiché dans les accords d’Évian.

Cette analyse d’une rupture brutale, Guy Pervillé l’a contestée fermement : “En dépit des dénégations, les faits portent à croire que l’expulsion des pieds-noirs et l’appropriation de leurs biens comme butin de guerre furent le principal but inavoué de la révolution algérienne “, écrit-il dans Pour une histoire de la guerre d’Algérie (Paris, Picard, 2002).

De son côté, l’historienne Sylvie Thénault attribue l’animosité à l’égard des Français d’Algérie à une lutte d’influence au sein du FLN : “La guerre civile qui a opposé les partisans de l’état-major général dirigé par Boumédiène et son allié Ben Bella à ceux du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) – le bras politique et gouvernement du FLN – a débouché sur l’arrivée au pouvoir des premiers. Or, ils ont toujours été hostiles aux accords d’Évian et les ont sciemment bafoués.” (Massacre des harkis ou massacres de harkis ? Qu’en sait-on ? dans F. Besnaci-Lancou et G. Manceron, Les harkis dans la colonisation et ses suites, L’Atelier, 2008).

200 000 pieds-noirs décidèrent de rester en Algérie malgré tout

Pourtant, malgré ce climat de défiance, environ 200 000 pieds-noirs, soit le cinquième d’une population estimée à un million d’individus, décidèrent de rester en Algérie, explique Pierre Daum. Pourquoi ce choix ? Ces “irréductibles” obéissaient à des motivations diverses, allant de l’attachement au pays natal à l’empathie avec le combat indépendantiste, en passant par la peur de l’inconnu. Quelque 100 000 Français d’Algérie quittèrent le pays entre 1963 et 1964, au lendemain de la nationalisation des terres agricoles et de l’adoption de la nouvelle Constitution établissant une distinction entre les citoyens musulmans et “les autres” cette dernière mesure étant, pour l’historien Benjamin Stora, à l’origine de la véritable cassure entre Européens et musulmans.

Beaucoup, parmi les quelques milliers encore présents en Algérie, sautèrent le pas trente ans plus tard, au cours des années 1990, quand les convulsions de la guerre civile déchirèrent le pays. Ces “rapatriés de la dernière heure” n’eurent alors aucune difficulté administrative à s’établir de l’autre côté de la Méditerranée : la plupart d’entre eux avaient conservé la nationalité française.

Le sort des harkis et des pro-français continue d’hanter les mémoires

Autre sujet à vif qui continue de hanter les mémoires : les harkis, mais aussi l’ensemble des supplétifs musulmans, ainsi que les militaires et civils arabes considérés comme pro-français. Sur un total d’environ 450 000 personnes, entre 20 000 et 40 000 hommes – hors femmes et enfants – purent gagner l’Hexagone, soit par le biais de l’armée française, soit par d’autres filières, durant la décennie qui suivit les accords d’Évian.

Qu’advint-il des quelque 400 000 autres restés en Algérie ? En France, les associations d’enfants de harkis évoquent la notion de “massacres”, voire de “génocide”. Selon la chronologie généralement retenue par les spécialistes, les violences contre les harkis débutèrent au printemps 1962, avec le cessez-le-feu, s’accrurent ensuite en juillet, avec l’indépendance, avant de refluer puis de reprendre en septembre et octobre, au moment où s’installa le pouvoir algérien.

Le chiffre de 150 000 victimes, longtemps avancé, est désormais réfuté par les historiens, à l’image de François-Xavier Hautreux qui l’estime à des dizaines de milliers de morts. “Le nombre des victimes est inconnu, mais l’horreur de leur sort n’en est pas moins réelle”, commente Guy Pervillé. Dans les mois, voire les années qui ont suivi l’indépendance, les violences à leur encontre prirent des formes diverses : tortures, emprisonnement, internement dans des camps, assignation aux travaux forcés…

Dans l’Algérie contemporaine, les enfants de harkis sont privés d’assistance

Avec le temps, les brimades se sont transformées, comme le montre Pierre Daum dans Le dernier tabou, les “harkis” restés en Algérie après l’indépendance, (éd. Solin/Actes Sud, 2015). Dans l’Algérie contemporaine, où l’aide étatique est prépondérante et la maârifa (le piston) toute-puissante, les enfants de harkis se voient privés d’assistance. C’est le cas de Rachida Derouiche, 40 ans en 2012, stigmatisée durant son enfance en Kabylie, et qui a eu le plus grand mal à obtenir un poste malgré des études de vétérinaire : “Personne ne veut donner du travail à la fille d’un harki”, confie-t-elle à Pierre Daum.

Le gouvernement algérien continue d’éluder la question, évitant d’aborder le nombre de harkis comme leur degré d’implication : un silence qui s’inscrit dans la construction d’un roman national fondé sur le mythe d’un peuple uni derrière la cause de l’indépendance. Peu de chercheurs osent se pencher sur le sujet. “L’histoire des harkis n’est pas encore écrite, car la question se heurte à une occultation doublée d’amnésie”, déplore l’historienne Karima Dirèche dans le rapport de la Commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis (CNIH), le 15 mai 2023. Tant que les mémoires continueront de s’affronter, ce défi n’est pas près de se réaliser.

Les relations sensibles entre l’Algérie et la France1. Pourquoi l’histoire coloniale pèse-t-elle encore sur les relations entre les deux pays ?

Parce que 132 ans de colonisation (1830-1962) ont laissé des traces profondes : spoliations, inégalités, violences et souvenirs contradictoires. Cette période nourrit encore blessures, ressentiments et demandes de reconnaissance historique.

2. Quel rôle joue la guerre d’Algérie dans cette sensibilité persistante ?

La guerre (1954-1962) fut particulièrement violente : torture, attentats, disparitions, exode massif des pieds-noirs, drame des harkis. Les mémoires restent fragmentées et parfois opposées, rendant difficile une narration commune apaisée.

3. Pourquoi les questions mémorielles suscitent-elles autant de tensions ?

Chaque pays possède sa propre lecture du passé. En Algérie, la guerre d’indépendance est un pilier de l’identité nationale. En France, le sujet reste longtemps resté tabou. Les attentes en matière d’excuses, de reconnaissance et de justice ne sont pas toujours alignées.

4. Quels sont les enjeux politiques contemporains ?

Oui. Les relations diplomatiques fluctuent en fonction des contextes politiques internes : discours nationalistes, débats migratoires, enjeux de sécurité ou économiques. Chaque camp peut être tenté d’utiliser la mémoire pour renforcer des positions politiques.

5. Le lien humain entre les deux pays rend-il la relation plus complexe ?

Tout à fait. Des millions de personnes ont une histoire familiale liée à l’Algérie : immigrés, descendants, pieds-noirs, harkis… Cette proximité crée à la fois des attaches fortes et des sensibilités accrues, rendant chaque geste diplomatique particulièrement scruté.

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➤ Article initialement publié le 6 octobre, paru dans le magazine GEO Histoire n°103, “Pieds-noirs, Harkis… Les oubliés de l’Algérie”, de septembre-octobre 2025.

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