ANALYSE. Cette décision annoncée le 26 décembre risque d’accroître les tensions entre les nations pro-Somalie et celles qui sont favorables à l’indépendance du Somaliland.

La reconnaissance du Somaliland n’est décidément pas à l’ordre du jour de l’Union africaine (UA). Au lendemain de l’annonce fracassante, le 26 décembre, de la reconnaissance de la république autoproclamée par Israël, le président de la Commission de l’UA, Mahmoud Ali Youssouf avait condamné cette décision. Le Conseil de paix et de sécurité de l’organisation panafricaine s’est réuni le 6 janvier et a suivi la même ligne, déclarant qu’il « condamne et rejette fermement la reconnaissance unilatérale par Israël de la ‘prétendue République du Somaliland’ et exige son annulation immédiate ». Dans son communiqué, l’UA considère que cette décision met en péril l’intégrité territoriale de la Somalie, pays dont le Somaliland a proclamé sa séparation en 1991.

Ce territoire, de fait indépendant, fait même figure d’îlot démocratique dans une région à feu et à sang. Mais voilà, la décision d’Israël pourrait encore cristalliser les tensions entre les nations proches de la Somalie et celles qui prennent position en faveur des séparatistes. Et ce, alors que la guerre ravage le Soudan depuis bientôt trois ans, que l’Éthiopie ne parvient pas à contrer les insurrections dans les régions de l’Amhara et de l’Oromia, qu’un nouveau conflit menace entre Addis-Abeba et Asmara, que l’accord de paix sud-soudanais est au point mort depuis l’arrestation du premier vice-président, que la Somalie fait face à une nouvelle vague de sécheresse tout en subissant les attaques récurrentes de la milice Les Chabab, groupe armé lié à Al-Qaida.

« Un tabou a été brisé »

« L’arrivée d’Israël dans la région va compliquer les troubles existants, alerte Mohamed Kheir Omer, analyste spécialiste de la Corne de l’Afrique. Les alliés du gouvernement fédéral somalien, notamment l’Égypte, l’Érythrée, la Turquie et l’Arabie saoudite vont tenter de contrer cette influence. Cela pourrait même encourager les chabab à mener des attaques au Somaliland, ainsi que les Houthis yéménites, qui ont averti qu’ils attaqueraient le Somaliland s’il accueillait une base militaire israélienne. »

Dans le même temps, les nations proches des Émirats arabes unis – eux-mêmes alliés d’Israël – pourraient être tentées de reconnaître, à leur tour, le Somaliland. Parmi elles, l’Éthiopie, qui entretient déjà des relations peu cordiales avec la Somalie depuis la signature d’un accord de principe avec le Somaliland début 2024, cependant jamais mis en œuvre. Addis-Abeba est en outre fâchée avec Le Caire à cause du Grand barrage de la renaissance. Le Kenya et le Tchad, deux autres états suspendus aux investissements émiratis, pourraient eux aussi être tentés de reconnaître le Somaliland.

« Un tabou a été brisé. Il est désormais plus facile pour d’autres pays de se rallier à cette cause. En attendant une reconnaissance formelle, ils pourraient tenter de collaborer avec le Somaliland d’une manière différente : en envoyant des missions diplomatiques, en concluant des accords commerciaux, etc… », estime Medhane Tadesse, spécialiste des questions de paix et de sécurité à l’Institut des mondes africains. Trois jours après la reconnaissance du Somaliland par Israël, le Conseil de paix et de sécurité de l’ONU s’est réuni en urgence, à la demande de la Somalie. « Pour le Somaliland, c’est la première fois que le statut politique de la région est discuté à un niveau aussi élevé, avec un dégel de son statut incertain et l’absence de déclaration commune », note le centre de recherches Sahan.

Des inquiétudes sur la méthode plutôt que sur le fond

La rencontre a toutefois tourné en faveur de Mogadiscio puisque 13 des 15 membres du Conseil de sécurité ont réaffirmé leur soutien à sa position. Or le risque de créer un précédent, avancé par les nations pro-Somalie mais aussi par l’UA, ne fait pas consensus. « Le Somaliland remplit tous les critères d’un État au regard du droit international, résume une chercheuse spécialiste de la région. Compte tenu de la trajectoire historique distincte du Somaliland par rapport à la Somalie, l’argument selon lequel sa reconnaissance encouragerait d’autres mouvements sécessionnistes, comme la région du Tigré en Éthiopie, à suivre le même chemin, est donc infondé. »

Une autre chercheuse experte de l’Éthiopie confirme : « Le Somaliland fonctionne comme une entité distincte depuis plusieurs décennies, ses habitants souhaitent clairement se séparer du reste de la Somalie. Mais le problème concerne la manière de procéder. » De nombreux observateurs regrettent de voir le Somaliland céder aux ambitions commerciales et géopolitiques portées par Israël.

La position géographique de la république autoproclamée, à l’entrée du détroit de Bab Al-Mandab, en fait un lieu hautement stratégique, qui pourrait permettre à l’État hébreu de déployer une surveillance dans la région. Israël pourrait aussi acquérir un port commercial, afin d’imiter Abou Dabi, qui a obtenu en 2016 une concession de 30 ans sur le port de Berbera. Le 6 janvier, le ministre des affaires étrangères israélien, Gideon Saar s’est rendu à Hargeisa, la capitale du Somaliland, pour évoquer, avec le président somalilandais Abdirahman Mohamed Abdullahi, des questions liées à « la diplomatie, [à] la sécurité, [au] commerce et [aux] investissements ».