Abdelmadjid Tebboune prône le pardon pour les « harraga ». Ce dispositif de retour pourrait débloquer l’impasse des OQTF avec Paris… s’il n’est pas qu’un simple coup politique.

Sous la ligne des actualités internationales, une étrange information maghrébine retient l’attention : le président algérien Abdelmadjid Tebboune appelle, depuis ce dimanche 11 janvier, les « harraga », ces immigrés clandestins algériens, à rentrer au pays. Cette initiative, qui vise les Algériens en situation irrégulière à l’étranger, est présentée à Alger comme une mesure « humaine et responsable », mais elle peut résonner en France comme une possible solution inespérée pour une partie des personnes sous OQTF, que les autorités françaises peinent à expulser et à reconduire vers l’Algérie depuis des années.

En 2024, les autorités françaises ont ainsi procédé à 33 754 interpellations de ressortissants algériens en situation irrégulière et prononcé 22 426 obligations de quitter le territoire français (OQTF) à leur encontre, dont seules 2 999 ont été effectivement exécutées, ce qui fait des Algériens la première nationalité visée par ces mesures d’éloignement.

Ce point a été ajouté au communiqué du dernier Conseil du gouvernement algérien, présidé par Abdelmadjid Tebboune, qui était initialement consacré à divers dossiers économiques, dont la saison agricole, mais qui a surtout été marqué par l’annonce inattendue d’un dispositif exceptionnel pour les jeunes Algériens en situation irrégulière à l’étranger. Le texte officiel indique que le président « a lancé un appel aux jeunes Algériens se trouvant à l’étranger en situation de précarité et irrégulière, ayant été délibérément induits en erreur par des individus qui se croyaient capables de nuire à la crédibilité de l’État en les instrumentalisant à l’étranger contre leur pays ».

55 % des arrivées irrégulières sur les côtes espagnoles

L’émigration clandestine, la « harga » selon sa désignation en Algérie (du verbe « brûler », c’est-à-dire se débarrasser de ses papiers pour ne pas être identifié et reconduit), est depuis des années une des principales sources de crispation entre la France et l’Algérie, notamment autour de la délivrance des laissez‑passer consulaires nécessaires aux expulsions.

Alger a longtemps refusé ou ralenti ces délivrances, faisant de ce dossier un levier de pression diplomatique, tandis que Paris voit dans ces départs clandestins un problème de politique intérieure nourrissant polémiques et tensions électorales. Pour les autorités algériennes, cette émigration massive incarne à la fois un instrument d’expression vis‑à‑vis de la France et la preuve d’un échec à retenir sa jeunesse, avec un coût symbolique considérable.

Du côté européen, les statistiques confirment la persistance du phénomène. Sur les huit premiers mois de 2020, 5 225 Algériens ont été détectés dans la route de la Méditerranée occidentale et 865 autres sur celle de la Méditerranée centrale. Cela représentait alors près de 55 % des arrivées irrégulières sur les côtes espagnoles.

« Nuire à la crédibilité de l’État »

Après des années de réticence à reprendre les personnes « reconduites » sur son territoire, Alger formule désormais les termes d’une politique inédite, placée sous le signe de « l’amnistie et du pardon ». Le nouveau point de vue consiste à reconnaître l’ampleur du problème de l’immigration illégale, tout en l’inscrivant dans le cadre d’une analyse de manipulation politique internationale. Les personnes qui tentent de traverser la Méditerranée pour atteindre l’Europe ne seraient pas seulement motivées par la quête de succès d’une vie meilleure, mais également par des réseaux cherchant à « nuire à la crédibilité de l’État ».

Pour détailler cette politique d’auto‑reconduction, le communiqué précise que « la plupart de ces jeunes n’ont commis que des infractions légères, comme la crainte d’une simple convocation par la police ou la Gendarmerie nationale pour être entendus sur des faits liés à l’ordre public ou d’autres motifs similaires ».

Les autorités affirment que les statistiques de la « harga » seraient exagérées et instrumentalisées par des acteurs extérieurs dans une stratégie de déstabilisation, alors que les retours volontaires seraient, selon cette politique du « retour volontaire », accompagnés par les consulats algériens jusqu’à la réinstallation au pays.

La France, destination majeure des harraga

Concrètement, les jeunes migrants clandestins sont invités au « retour » avec la promesse de ne subir aucune poursuite à leur arrivée, à condition « qu’ils s’engagent à ne pas récidiver ». En clair, comme le relèvent plusieurs sources journalistiques algériennes, il s’agit aussi de permettre la délivrance massive de laissez‑passer consulaires pour les Algériens en situation irrégulière à l’étranger, notamment en France, tout en encadrant politiquement cette opération. « Sont exclus de cette mesure les auteurs de crimes de sang, de trafic de drogue, de trafic d’armes, ainsi que toute personne ayant collaboré avec des services de sécurité étrangers dans le but de porter atteinte à sa patrie l’Algérie », indique encore le communiqué algérien.

Si l’on en déduit que l’immigration clandestine algérienne en France est l’une des cibles centrales de cette procédure, ce pays restant une destination majeure des flux de harraga, le scepticisme demeure. Alger renoncera‑t‑il si facilement à un levier de négociation et de pression dans la guerre hybride qu’une partie de la classe politique française estime subir sur le terrain migratoire ? Les relations bilatérales ont été durablement détériorées par la criminalisation de la colonisation française dans le discours officiel algérien et par la rupture des tentatives de réconciliation politique entre Paris et Alger, ce qui rend cette ouverture sur le retour des migrants clandestins d’autant plus surprenante.

Cette annonce soulève enfin une autre interrogation implicite : même avec des garanties de retour sans poursuites en Algérie et avec des laissez‑passer consulaires délivrés et encouragés par la France, reste la question de la volonté des migrants clandestins eux‑mêmes. Après avoir affronté des dangers et subi des épreuves lors de leur voyage vers l’Europe, accepteront-ils de rentrer volontairement, même si une procédure d’amnistie est proposée ? Les réactions attendues des principaux concernés, ainsi que la mise en œuvre concrète de ces promesses par les administrations française et algérienne, diront si cette initiative reste un signal politique éphémère, ou se traduit par un véritable mouvement de retour.