Figure emblématique du mercenariat postcolonial, Bob Denard (de son vrai nom Gilbert Bourgeaud incarnait une forme d’interventionnisme clandestin qui a marqué l’histoire politique de plusieurs États africains, en particulier les Comores, où il fut impliqué dans plusieurs coups d’État entre les années 1970 et 1990. Alors que les productions audiovisuelles se multiplient à son sujet, il devient essentiel de replacer son action dans une longue histoire, celle des mercenaires en Afrique.

L’actualité récente, marquée par la présence d’Africa Corps (ex-groupe Wagner) dans certains pays africains, tend parfois à présenter le mercenariat étranger comme un phénomène nouveau sur le continent. Cette lecture est historiquement inexacte. Bien avant le groupe russe Wagner, l’Afrique a été un terrain d’intervention privilégié pour des mercenaires européens, souvent liés à des intérêts géopolitiques, économiques ou idéologiques issus de la guerre froide et des continuités postcoloniales.

De Bob Denard aux réseaux anglo-saxons actifs en Afrique australe, en passant par diverses sociétés militaires privées, le mercenariat s’inscrit dans une tradition ancienne d’externalisation de la violence armée. Africa Corps ne fait que réactualiser cette pratique sous des formes contemporaines.

En tant que spécialiste des théories postcoloniales et des relations France-Afrique, je reviens sur cette figure emblématique de la Guerre froide.

La méfiance envers les mercenaires

Dans Le Prince, Machiavel déconseille aux souverains de se reposer sur des mercenaires, les décrivant comme « désunis, ambitieux, infidèles ». Leur loyauté n’est jamais garantie, car elle dépend du salaire plutôt que d’un sentiment d’appartenance. Ces mises en garde trouvent une application singulière dans l’Afrique postcoloniale.

Après les indépendances, des États fragilisés ont eu recours à des combattants expérimentés issus des armées coloniales, tandis que des puissances extérieures utilisaient ces hommes pour défendre leurs intérêts sans s’engager officiellement. Bob Denard s’inscrit dans cette tradition en étant un mercenaire moderne mêlant idéologie anticommuniste, sens aigu du renseignement et art de la manœuvre discrète.

Un mercenariat géopolitique

Le Congo de la période post-sécession katangaise est l’un des premiers terrains où s’affirme Bob Denard. Il sert d’abord Moïse Tshombe, président autoproclamé de l’État sécessioniste du Katanga, qu’il accompagne dans ses tentatives de stabilisation du Katanga puis, plus tard, lors de son passage à la tête du gouvernement central. Cette expérience le place au cœur des affrontements politiques et militaires du Congo des années 1960.

Le film Mister Bob (2011) revient d’ailleurs sur cette phase fondatrice, montrant comment Denard navigue dans un environnement où se croisent ambitions congolaises, interventions étrangères et stratégies clandestines. Si Mobutu apparaît ensuite comme l’acteur dominant de la scène congolaise, Denard évolue davantage à sa périphérie qu’à ses côtés, prêt à servir des causes présentées comme anticommunistes et à répondre aux attentes d’acteurs extérieurs, notamment occidentaux.

Dans ce contexte de Guerre froide, Denard opère ainsi dans ces zones grises où se mêlent autorité étatique, diplomatie secrète et interventions paramilitaires. Son parcours congolais témoigne de la manière dont certains États externalisaient des opérations sensibles à des individus capables d’agir là où l’armée nationale ou les services officiels ne pouvaient intervenir ouvertement.

À bien des égards, Denard a donné corps aux logiques de la Françafrique, non seulement par ses engagements militaires, mais aussi par les relations qu’il entretenait avec Jacques Foccart, l’un des architectes les plus influents de ce système d’influence mêlant réseaux politiques, intérêts stratégiques et action clandestine.

Les Comores, une histoire politique sous tutelle mercenaire

C’est pourtant aux Comores que Denard inscrit durablement son empreinte.
Lorsque les Comores accèdent à l’indépendance en 1975, l’archipel devient le théâtre d’un jeu d’ombres dont Bob Denard est l’un des principaux architectes. Profitant de la fragilité du nouveau régime, Denard renverse le président Ahmed Abdallah et installe à sa place Ali Soilih, un dirigeant aux ambitions révolutionnaires. Ce geste inaugure une période d’instabilité profonde, où la politique comorienne se tisse désormais aussi dans les couloirs discrets des mercenaires et des réseaux d’influence.

Trois ans plus tard, en 1978, l’histoire bascule de nouveau. Denard revient à Moroni pour renverser Soilih et rétablir Ahmed Abdallah au pouvoir. L’opération, exécutée avec une précision quasi militaire, consacre le mercenaire comme un véritable arbitre de la scène politique comorienne. À travers lui, des intérêts extérieurs, diplomatiques, économiques, sécuritaires, continuent de peser sur les trajectoires du jeune État.

En 1989 survient l’épisode le plus trouble car le président Abdallah est assassiné dans son palais. Denard, présent sur place, est rapidement soupçonné d’implication. Bien qu’il soit acquitté par la justice française, l’affaire renforce l’image d’un mercenaire devenu trop puissant, capable d’infléchir le destin d’un pays au-delà de tout contrôle institutionnel.

L’histoire se clôt en 1995 avec l’opération Azalée. Cette intervention militaire française expulse Denard et son groupe, mettant fin à vingt ans d’influence directe sur la vie politique comorienne. Pour Paris, il s’agit de reprendre la main ; pour Moroni, d’entrevoir la possibilité de reconstruire un système politique affranchi de cette tutelle informelle.

Les documentaires consacrés aux Comores reviennent largement sur ces décennies d’ingérence. Ils montrent comment les interventions successives ont contribué à militariser la vie politique, à institutionnaliser une dépendance à des réseaux extérieurs et à fragiliser durablement les structures étatiques d’un archipel déjà vulnérable. Derrière l’aventure exotique souvent associée au personnage de Denard se lit en creux le long coût politique, social et institutionnel de ce mercenariat d’État dans un micro-État postcolonial.

Bob Denard à l’écran

Si la figure de Bob Denard continue de hanter l’imaginaire collectif, c’est en grande partie grâce à son traitement audiovisuel, qui a façonné deux portraits presque opposés du mercenaire. D’un côté, le film de 2011 choisit de raconter l’homme à travers sa relation privilégiée avec Mobutu. On y découvre un Denard présenté comme un officier de l’ombre, naviguant entre fidélités personnelles et logiques d’État, un personnage à la fois tacticien, confident et instrument discret de stratégies géopolitiques plus vastes. La mise en scène insiste sur la densité politique de ses engagements, presque sur son expertise, donnant au mercenaire une profondeur qui dépasse le simple aventurier.

Mais l’autre versant du récit apparaît dans les nombreux documentaires consacrés aux Comores. Là, le ton change radicalement. Les enquêtes, nourries de témoignages comoriens, dressent un portrait moins flatteur, celui d’un entrepreneur de violence dont les interventions successives ont contribué à redessiner le destin politique d’un micro-État vulnérable. Ces documentaires tout comme la bande dessinée qui lui est consacrée montrent un Denard beaucoup moins romanesque, davantage stratège et parfois manipulateur, révélant les effets tangibles de ses opérations sur les populations locales, les institutions et la vie quotidienne des Comoriens.

Un révélateur de l’histoire postcoloniale

La trajectoire de Denard est indissociable des ambiguïtés de la période post-indépendance avec les fragilités institutionnelles des jeunes États, la compétition d’intérêts étrangers et l’absence de régulation du recours à la force privée.

Bien avant l’émergence des sociétés militaires privées contemporaines, Denard expérimente des formes d’externalisation de la violence où s’entremêlent réseaux politiques, services de renseignement et initiatives personnelles. Son parcours éclaire aussi les relations franco-africaines dans ce qu’elles ont parfois eu de plus opaque.

Une histoire longue de la violence privatisée

L’histoire de Bob Denard dépasse largement son personnage : elle révèle les vulnérabilités structurelles d’États en quête de stabilité, les pratiques d’ingérence discrète durant la Guerre froide et l’ambivalence d’un mercenaire oscillant entre instrument de puissance et acteur autonome.

Aujourd’hui, alors que des groupes comme Wagner ont redéfini la présence d’acteurs armés privés en Afrique, la figure de Denard retrouve une actualité inattendue. Si la comparaison ne doit pas être simplifiée – Wagner étant un dispositif paramilitaire industrialisé, intégré à une stratégie géopolitique étatique, là où Denard incarnait un mercenariat plus limité reposant sur des réseaux personnels –, une filiation structurelle apparaît néanmoins.

Denard a préfiguré un monde où la violence peut être privatisée, externalisée hors du contrôle direct des États, mais toujours au service d’intérêts politiques. Wagner en est aujourd’hui la version amplifiée : un acteur capable d’occuper un territoire, d’exploiter des ressources et d’influencer durablement des régimes.

De Denard à Prigojine, de Moroni à Bangui, n’assiste-t-on pas à l’évolution d’un même modèle d’ingérence armée ? Un modèle où les mises en garde de Machiavel résonnent encore. Aucun État ne peut se reposer durablement sur des forces dont la loyauté se loue.