S’il est connu comme le patron de Lesieur Afrique dans la première moitié du XXe siècle, le nom de Jacques Lemaigre Dubreuil (1894 – 1955) reste rattaché aussi à un crime non élucidé. En effet, l’absence d’enquêtes avancées et le vide d’archives sur le dossier donnent au meurtre de l’homme d’affaires les allures d’une véritable affaire d’Etat. Le 11 juin 1955 à Casablanca, le natif de Solignac est tué par des «contre-terroristes» français dans sa voiture devant l’immeuble Liberté où il a vécu, laissant planer le mystère sur le motif de cette liquidation.
Pointé par le Protectorat comme un libéral, perçu comme un affairiste et proche des alliés américains, Jacque Lemaigre-Dubreuil s’est d’abord aligné sur l’ordre établi. L’évolution de sa position en faveur d’un Maroc indépendant s’explique elle-même par son parcours de vie, dans un contexte politique marqué par la colonisation, la Première et la Seconde guerre mondiale, ainsi que le débarquement.
En hommage à l’un des rares français porteurs de l’idées de l’indépendance du Maroc dans son temps, son nom a été donné à la place où trône encore le bâtiment historique de dix-sept étages, qui a été conçu par l’architecte suisse Léonard René Morandi entre 1949 et 1951 comme étant le premier gratte-ciel d’Afrique.
En première ligne de front avec la France
En 1914, Jacque Lemaigre-Dubreuil est engagé volontaire et accepté à l’École de cavalerie de Saumur. Affecté en 1915 au quinzième groupe d’autos mitrailleuses canons (AMC), il est mobilisé un an plus tard en Roumanie, dans le cadre d’une mission française. De retour en France en 1917, il est affecté à la neuvième armée, puis il fait partie de l’état-major du haut-commissaire français à Constantinople, en Algérie. Durant quatre ans, il sert par ailleurs dans l’armée du Levant en Syrie, puis il quitte l’armée en 1922, avec le grade de capitaine.
Troupes spéciales du Levant
Commence alors une longue carrière dans les affaires, à partir de 1923. Trois ans plus tard, il connaîtra un tournant dans l’entrepreneuriat, lorsqu’il épouse Simone Lesieur, fille du fondateur des Huiles Lesieur. A la mort de son beau-père Georges Lesieur, en 1931, il devient président directeur général. A partir de 1934, Jacque Lemaigre-Dubreuil se mobilise par ailleurs pour la Fédération nationale des contribuables, qu’il préside un an plus tard.
Dans l’entre-deux-guerres, l’homme d’affaires est proche de l’extrême-droite, puis il réintègre l’armée active en 1939, avec le grade de capitaine au premier régiment d’autos mitrailleuses. Un an plus tard, il se charge d’une mission en Roumanie mais sur le front français, il est fait prisonnier. Après avoir réussi à s’évader, il transfère le siège des Huiles Lesieur de Dunkerque à Casablanca, avec l’accord des autorités allemandes.
Après la défaite de 1940, Jacque Lemaigre Dubreuil trouve ainsi un pied à terre au Maroc. Fait rare à l’époque, il s’associe dans Lesieur à 50% avec des actionnaires marocains, tout en profitant d’un laisser-passer pour naviguer entre l’Afrique du Nord, l’Espagne et la France. Parallèlement au monde des affaires, il entame dès 1941 des négociations secrètes avec les Alliés, surtout le consul américain Robert Murphy.
Ce dernier est nommé en 1942 à Alger. Il a pour mission de contrer l’influence allemande et de préparer l’arrivée des Alliés en Afrique du Nord. C’est alors que Jacque Lemaigre Dubreuil devient une figure centrale du Comité des cinq. La Bibliothèque nationale de France (BnF) retient qu’il a eu son rôle dans l’arrivé sur la scène politique du général Henri Giraud, l’un des principaux artisans du débarquement, le 8 novembre 1942.
Henri Giraud à Tunis
Dès février 1943, Jacques Lemaigre Dubreuil est délégué général aux Affaires interalliées dans le gouvernement de Giraud, mais il démissionne le 26 mars de la même année. Parallèlement, le 30 janvier 1943, un décret du gouvernement de Vichy ordonne de le déchoir de la nationalité française. En France, ses biens sont mis sous séquestre après sa démission de l’exécutif, le 20 octobre. La distance s’installera entre les deux hommes et après la Seconde guerre mondiale, l’homme d’affaires aura une grande influence au Maroc.
Un revirement libéral en faveur de l’indépendance du Maroc
Dans le royaume, Jacques Lemaigre Dubreuil écrit plusieurs parus dans divers organes de presse, dans un contexte marqué par la mobilisation populaire contre la colonisation, à travers le Mouvement national et l’Armée de libération marocaine. La position divergente de l’homme d’affaires avec la politique de la France se confirmera davantage, lorsqu’il reprendra Maroc Presse.
Se mettant ainsi du côté de l’indépendance, il aura donné du grain à moudre à l’administration française dans le royaume, jusqu’à provoquer le départ de Francis Lacoste, résident général depuis juin 1954. Un an plus tard, le patron de Lesieur Afrique prend en effet les rênes de Maroc Presse, qu’il rachète d’un autre homme d’affaires, Jean Walter.
Ce dernier est connu pour ses investissements dans les Mines de Zellidja, qui a propulsé ensuite le village de Sidi Boubker au rang de deuxième exportateur mondial de plomb. Se disant apolitique, il a préféré financer une presse «modérée» et faisant écho des voix du milieu libéral français, qui prône une révision des rapports avec le Maroc.
Jacques Lemaigre Dubreuil à son élection à la tête de la Fédération nationale des contribuables dans Excelsior, le 3 mars 1935
Les articles se mettent contrebalancent les manchettes du groupe Pierre Mas, alors foncièrement affiliée à la vision du Protectorat. En 1953, Maroc Presse s’opposera même à l’exil du sultan Mohammed Ben Youssef à Madagascar. Jacques Lemaigre-Dubreuil s’alignera sur cette orientation, en signant de nombreux éditoriaux dans ce sens, la même année où il sera tué.
Dans «La conversion libérale de Jacques Lemaigre Dubreuïl au Maroc (1950-1955)» paru dans la revue d’Histoire Outre-mers (2009), Clotilde De Gastines explique que le défunt a gagné en influence en tant qu’homme d’affaires, mais «dans un contexte de crise économique où la neutralité politique n’est plus de mise».
Elle commente également la manière dont il a été perçu par ses concitoyens en France. «C’est seulement avec l’achat de participations dans le capital du journal Maroc Presse, en avril 1955, que Lemaigre Dubreuil rejoint publiquement le camp des libéraux. Sa présence dans les cercles politiques français et marocains est pourtant bien antérieure», souligne-t-elle.
Le Protectorat reconsidère sa politique envers le Maroc
Pour leur part, les archives françaises disent peu sur l’éventuel règlement de compte ou assassinat politique ayant mené à éliminer le nouvel acquéreur de cette presse que l’administration du Protectorat ne voit pas d’un bon œil. Toujours est-il que le 25 juin 1955, René Coty, président de la république française de 1954 à 1959, a prononcé un discours à Marseille où il a évoqué l’affaire.
René Coty
Dans son allocution, le chef d’Etat a assuré que le gouvernement avait «immédiatement envoyé sur place Roger Wybot, directeur de la Sûreté territoriale» dont la mission n’a cependant pas abouti à l’arrestation des coupables. «Elle a néanmoins permis de mettre à jour certaines responsabilités dans des actes antérieurs de contre-terrorisme et douze arrestations ont été opérées, dont sept policiers», a-t-il dit.
Aussi, le gouvernement français a «fait connaître son intention de procéder à des mutations dans le personnel administratif de la Résidence, certains fonctionnaires opposant une résistance passive à la politique gouvernementale». Par la même occasion, le président a annoncé l’abandon de poste de résident général de France au Maroc par Francis Lacoste, «auquel il n’est par ailleurs fait aucun reproche».
Celui-ci est remplacé par Gilbert Grandval, ex-chef de la mission diplomatique française en Sarre et fervent défenseur de l’idée que «le représentant de la république se fasse respecter». C’est dans le même contexte que le chef du gouvernement de l’époque, Edgar Faure, a «défini devant l’Assemblée nationale une politique marocaine caractérisée par l’abolition progressive de l’administration directe et la formation d’institutions modernes».
Dans «The assassination of Jacques Lemaigre Dubreuil», William A. Hoisington, Jr note que «l’assassinat de Jacques Lemaigre Dubreuil à Casablanca en juin 1955 a constitué un tournant dans l’histoire moderne du Maroc, accélérant le processus d’indépendance coloniale, tout comme le meurtre du Dr Émile Mauchamp à Marrakech près de 50 ans auparavant avait déclenché une action tout à fait inverse : l’occupation française d’Oujda, prélude au protectorat français de 1912».

La même année, la mobilisation du Mouvement national et des fractions de la résistance marocaine contre la présence française au Maroc vont en effet payer. Mohammed Ben Youssef, sultan de 1927 à 1957, puis roi de 1957 à 1961, retourne de l’exil le 16 novembre 1955, une date charnière dans le chemin du royaume vers son indépendance, en 1956.