Ousmane Sonko lors de la réunion annuelle des “nouveaux champions 2025”, Tianjin, Chine, 25 juin 2025. (Photo Forum économique mondial.)
Adepte du rapport de force, implacable contre ses adversaires, Ousmane Sonko est loin d’être borné et sait manœuvrer quand les circonstances le recommandent. Chef habitué à donner des ordres, il s’accommode mal de sa position de numéro 2.
Par Mor Amar
L’homme se fiche pas mal de la collégialité du gouvernement dont il est pourtant le chef. Il a le don d’être en même temps l’homme fort de l’exécutif sénégalais et l’opposant principal au régime. Le 1er janvier 2025, lendemain du discours à la Nation du président de la République appelant à l’unité nationale et à la responsabilité, il profite d’un meeting politique, dans le centre du pays, pour s’adonner à l’un de ses exercices favoris : endosser une robe de procureur pour vilipender des adversaires et critiquer le fonctionnement de la justice.
Cette fois, il s’insurge contre des velléités supposées de libération d’un délinquant qui aurait détourné 100 milliards de francs CFA. « On vient de poser la première pierre d’un lycée moderne d’une capacité de 1500 élèves – avec toutes les commodités – qui va coûter 3,5 milliards de francs CFA. Imaginez combien de lycées on aurait pu construire avec 100 milliards qu’un seul individu a mis dans sa poche ! Et il y a des gens qui veulent coûte que coûte le faire sortir de prison », dénonce t-il, sans attendre les conclusions de l’enquête.
C’est presque dans les mêmes termes qu’il avait auparavant accusé des membres de son propre gouvernement avec lesquels il nourrit des divergences politiques, laissant croire que c’est le président de la République qui les maintient dans son équipe alors qu’ils sont soupçonnés de détournements. Voilà Ousmane Sonko, président du parti des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef). Il est Premier ministre ; il s’érige, quand il veut, ministre de la Justice, ou procureur de la République, décidant qui doit être en prison et qui mérite d’humer l’air de la liberté.
« Je ne suis pas lié par le poste de Premier ministre »
Et pour justifier ses sorties incendiaires et fracassantes contre son propre camp, contre les institutions et contre le président de la République qu’il n’hésite pas à présenter, parfois sournoisement, comme le protecteur de délinquants présumés, il aime répéter avec beaucoup de fierté et de suffisance : « Moi, je ne suis pas lié par un poste de Premier ministre…. Si le Président n’est pas content de moi, il me limoge et je retourne à l’Assemblée nationale. »
La ligne est claire. L’enfant de Ziguinchor (sud du Sénégal) veut s’approprier tout ce que l’exécutif actuel fait de bien et se démarquer de tout ce qu’il y a de négatif. En véritable « homme d’État » comme il s’autoproclame, il promet de combattre le mal d’abord de l’intérieur. Mais si les corrections escomptées ne sont pas apportées, alors il porte le combat sur la place publique.
Adepte du rapport de force
Chez Ousmane Sonko, le rapport de force est le mode par excellence de règlement des conflits. Soit vous vous soumettez, soit il essaie de vous soumettre en mobilisant l’arme redoutable que constitue son armée de militants et d’activistes. Sa seule boussole reste le baromètre de l’opinion publique. Même son ami Bassirou Diomaye Faye n’échappe pas à cette règle, qui a fonctionné à merveille sous Macky Sall.
Avec le Président actuel, il n’a pas agi différemment. Il a essayé, à travers le « tera-meeting » (meeting géant) du 8 novembre 2025, de lui poser un certain nombre de conditions qui devaient s’imposer après cette date. Parmi elles : le maintien à son poste de la coordinatrice de la coalition « Diomaye président » Aïssatou Mbodj, le départ des ministres dans son viseur, des poursuites contre des dignitaires de l’ancien régime et un coup de balai dans la magistrature pour faire partir les juges qu’il accuse d’être corrompus et qui bloqueraient, dit-il, certaines affaires lui tenant à cœur.
Le ras-le-bol du Président
D’habitude calme et très conciliant, le président de la République a, cette fois, réagi de manière cinglante à cette nouvelle manifestation de défiance, que d’aucuns qualifient de trop. Il n’a cédé à aucune exigence de Sonko et, de plus, il a confirmé ce qui n’était encore qu’un projet: le limogeage de la coordinatrice de la coalition et son remplacement par Mme Aminata Touré, accusée par Sonko de malversations.
Et pendant 72 heures, voire une semaine, tout le Sénégal a bruissé de rumeurs sur le départ ou le maintien du Premier ministre. Un compromis précaire a été finalement trouvé, suite à une médiation intense à laquelle ont pris part des camarades du parti, des personnalités religieuses et même des membres de la famille. Le Premier ministre reste, mais il doit cesser ses attaques directes et ad hominem contre le chef de l’État.
Futé et pas borné, l’opposant Sonko savait être à l’écoute de certains proches collaborateurs et membres du bureau politique. Mais aujourd’hui, tout puissant Premier ministre et homme fort du régime, il semble de moins en moins ouvert à la contradiction. Sa dernière trouvaille : refonder le bureau politique qui ne serait plus à son goût. Certains responsables ne le défendent pas assez, selon ses dires.
Dans cette optique, il a créé une nouvelle instance, le Conseil national, qui est au parti ce que l’Assemblée nationale est à l’État. « D’ici quelques jours, je ferai parvenir au Conseil national ma proposition pour le nouveau bureau politique. Il pourra le valider totalement ou partiellement », avait-il annoncé en juillet 2025, précisant que le Conseil serait composé des membres du bureau politique et des élus (députés, présidents de conseil départemental et maires). Depuis, il s’est abstenu de toute communication publique sur la question.
Campagne électorale 2019. (Photo Pastef)
Une ascension fulgurante
Fondateur et premier secrétaire général du Syndicat autonome des agents et inspecteurs des impôts et domaines (Said), Ousmane Sonko a été révélé au grand public sénégalais au début du mandat de Macky Sall. Ce dernier venait de déclencher la traque des biens supposés mal acquis de dignitaires du régime vaincu d’Abdoulaye Wade, dont un certain Tahibou Ndiaye, directeur général du Cadastre sous Wade et inspecteur des impôts très influent dans cette administration.
Parmi les plus fervents défenseurs de Tahibou Ndiaye, il y avait, ironie de l’histoire, Ousmane Sonko, devenu président d’honneur du Said. Ce titre l’a surexposé sur la scène médiatique, jusqu’à la naissance en 2014 du parti Pastef, dont les rênes lui ont été confiés par ses amis.
Nouveau chef de parti, l’inspecteur des impôts s’érige en lanceur d’alerte, dévoilant plusieurs affaires nébuleuses dans la gouvernance des affaires financières et fiscales. Considéré comme un délateur par ses adversaires, il est perçu comme un diseur de vérité par de nombreux Sénégalais. Sa radiation de la fonction publique en 2016, pour manquement à son obligation de réserve, en fit une victime de plus du régime de Sall, lui valant encore plus de sympathie dans le cœur de beaucoup de ses compatriotes.
Mais c’est à la présidentielle de 2019, alors que les principaux opposants de Sall étaient exclus de la course, que son ascension s’est accélérée. Il est arrivé troisième avec près de 700 000 voix, soit 15,67% du total des suffrages exprimés, derrière Idrissa Seck et Macky Sall qui avait remporté le scrutin dès le premier tour. Né en 1974 à Thiès d’un père casamançais et d’une mère baol-baol, Sonko a grandi et étudié à Ziguinchor dont il est par la suite devenu le maire.
Depuis, il fait et défait les rois et impose son tempo à toute la classe politique sénégalaise, malgré ses affaires de mœurs et autres déboires judiciaires qui n’ont fait que renforcer sa notoriété.