Le 12 janvier dernier, le gouvernement somalien a annoncé l’annulation de l’ensemble des accords conclus avec les Émirats arabes unis (EAU). La décision concerne tous les partenariats impliquant les institutions fédérales, les administrations régionales et les entités affiliées, y compris les accords relatifs aux infrastructures portuaires, aux services logistiques et aux activités connexes. Elle affecte directement plusieurs actifs clés pour l’économie somalienne, notamment les ports de Berbera (Somaliland), Bosaso (Puntland) et Kismayo (Jubaland), qui jouent un rôle central dans les échanges commerciaux, l’approvisionnement des marchés locaux et les flux régionaux.

À Mogadiscio, les autorités accusent les Émirats d’ingérence et de manœuvres visant à renforcer leur influence au Somaliland, territoire sécessionniste récemment reconnu par Israël — Abu Dhabi aurait agi en coulisses dans ce cadre, selon plusieurs analystes et responsables somaliens. Le président Hassan Sheikh Mohamud a dénoncé ces initiatives comme une menace pour la stabilité régionale et l’intégrité territoriale de la Somalie, jugeant qu’elles pourraient encourager les dynamiques séparatistes dans la Corne de l’Afrique.

Le poids économique structurant des Émirats 

Le port de Berbera illustre les enjeux financiers et stratégiques de la décision. Exploité par DP

World, groupe contrôlé par les Émirats arabes unis, il a bénéficié d’investissements estimés à 442 millions de dollars, permettant la modernisation des quais, l’augmentation des capacités de manutention, le développement de zones logistiques et l’amélioration des connexions vers l’arrière-pays. Ces efforts ont renforcé son rôle de hub régional, reliant la Corne de l’Afrique au Moyen-Orient et à l’Asie, et consolidant sa position sur la route maritime du golfe d’Aden. Au cours de la dernière décennie, les Émirats se sont imposés comme un acteur clé du secteur portuaire et logistique de la région, intégrant les infrastructures somaliennes aux chaînes logistiques du Golfe et renforçant la compétitivité des ports stratégiques.

Toutefois, cette dynamique s’est accompagnée d’une gouvernance fragmentée des actifs économiques stratégiques, avec la conclusion d’accords en dehors du cadre fédéral. Selon Mogadiscio, l’annulation des accords vise précisément à corriger ces pratiques. Le gouvernement entend désormais soumettre strictement les administrations régionales et les opérateurs privés à une autorisation préalable avant toute signature d’accord avec des partenaires étrangers, afin d’unifier la gouvernance économique, d’améliorer la transparence contractuelle et de sécuriser la captation des revenus liés aux infrastructures stratégiques.

Le pays du Golfe contrôle par ailleurs des infrastructures militaires dans le Somaliland, notamment autour du port de Berbera. Ces installations ont contribué à créer un environnement perçu comme plus stable pour les investissements émiratis. Selon les analystes, une perte d’accès ou de contrôle sur ces infrastructures pourrait réduire la capacité des Émirats à protéger leurs investissements logistiques et portuaires et affaiblir leur influence sur la gestion des flux commerciaux et sur l’attractivité économique des ports de la région.

Incertitudes économiques et recomposition des partenariats

À court terme, la rupture ouvre une phase d’incertitude autour de la continuité des opérations portuaires, de la gouvernance des concessions existantes et des flux d’investissements associés. Les ports de Bosaso et de Kismayo, essentiels pour le commerce transfrontalier et l’économie locale, pourraient être particulièrement exposés à des perturbations si aucun cadre transitoire n’est rapidement défini. Toute interruption ou renégociation prolongée pourrait affecter la fluidité des importations, renchérir les coûts logistiques et peser sur les prix domestiques.

Les autorités somaliennes n’ont pas encore précisé les modalités de gestion post-annulation ni indiqué si des renégociations contractuelles pourraient être engagées. L’enjeu immédiat pour Mogadiscio est de préserver la continuité des échanges et la confiance des opérateurs économiques, dans un pays où la croissance reste étroitement liée à la performance des infrastructures portuaires.

La remise en cause de la présence émiratie dans la région ouvre des opportunités pour d’autres partenaires régionaux. L’Arabie saoudite, qui dispose de capacités financières importantes et entretient des intérêts dans la sécurisation des routes commerciales du golfe d’Aden et du détroit de Bab el-Mandeb, pourrait renforcer son rôle économique dans la zone, dans un contexte de tensions croissantes avec Abu Dhabi.

Pour Mogadiscio, l’enjeu est désormais de transformer cette rupture en levier de reprise en main économique. La capacité de l’État à stabiliser la gouvernance portuaire, à sécuriser les flux commerciaux et à capter durablement les revenus associés sera déterminante pour la trajectoire économique de la Somalie.