Urbi et orbi, un discours courant a consisté à dire que le Sénégal est « le pays du dialogue ». C’est ce qu’on nous a ressassé des générations durant. Est-ce toujours le cas ?

Les années « socialistes » perdurèrent, puis vint le temps des « Libéraux » et de leurs excroissances. Nous sommes maintenant sous la séquence des souverainismes. Senghor nous a dit ici que « se parler » a été notre principale force, que le vivre ensemble sénégalais ne tenait que par la vigueur de ses contradictions, mais il nous semble aujourd’hui que même échanger est devenu un problème.

Le nouvel espace d’expression, c’est connu, ce sont les réseaux sociaux. Tu es Facebook, Tik-Tok, en tout cas validé par une empreinte numérique, ou bien tu es « mort ». C’est la nouvelle règle selon une meute qui n’a que faire de la culture. Ces réseaux domptés par les algorithmes ne représentent qu’une face d’une conversation en train de se perdre.

Il y a certes de nouvelles entreprises, mais il y a lieu de se demander si ce sont des hommes qui conversent à travers les groupes WhatsApp. Il y a d’abord ce fort sentiment d’impunité qui se crée. Le désir du soldat de toiser son officier, l’élève de tutoyer son maître, le sachant de l’apprenant, si tant est que ces dispositions persistent dans ce nouvel ordre social.

Quel bénéfice tirer d’ailleurs des nouveaux face-à-face, quand on ne parle pas à une personne en réalité, mais à un double numérique ? Ce qui rend d’ailleurs intéressant le débat sur « l’absence ». Effectivement, un paradoxe apparaît, car l’ampleur de la participation suscite, a contrario, une baisse de l’investissement des « académiques » dans le débat.

Il y a comme un basculement, ce qui était déjà connu, mais on fait face à une saturation que nos espaces réguliers de médiation (la presse, les grands-places, les cours, les conversations) ne parviennent plus à gérer. C’est donc une évocation qui se fait jour, celle adossée au fait que les réseaux sociaux imposent un nouvel égalitarisme.

Depuis toujours, l’indépendance s’entend, notre pays a fonctionné suivant un modèle basé sur les échanges, ce que l’on reçoit de l’autre, ce que l’on pense, ce que l’on veut dire à l’autre. Mais bizarrement, avec le tournant numérique, l’espace public est vampirisé. Il perd en qualité, si l’on ose dire, ce qu’il gagne en nombre.

Il serait toutefois simpliste d’en faire le procès exclusif des réseaux sociaux. Ceux-ci ne font qu’exacerber des failles plus anciennes : l’affaiblissement des espaces de transmission, la crise de l’école, la marginalisation de la presse comme lieu de mise en sens, la raréfaction des débats de fond. Les réseaux ne remplacent pas le dialogue ; ils occupent le vide laissé par son érosion.

Ça se joue donc sur le web. Mais à quel prix ? Ce qui se défait aujourd’hui, ce n’est donc pas seulement la qualité du débat, mais l’architecture même de la conversation collective.

Ce nouvel égalitarisme proclamé, qui mettrait toutes les voix sur le même plan, mérite d’être interrogé. On ne peut quand même pas installer sur le même piédestal le Pr Moussa Seydi, le Pr Souleymane Bachir Diagne et un « chroniqueur » ! Pardi ! Car l’égalité d’accès à la parole ne signifie pas l’égalité de compétence ni celle de responsabilité.

La question qui se pose alors au Sénégal contemporain n’est pas de savoir s’il faut revenir à un âge d’or fantasmé du dialogue, cher aux premières années, mais de déterminer comment refonder des espaces de parole crédibles, exigeants et inclusifs. Sans se faire injurier.
 
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