La mesure a créé la surprise, comme souvent. Lors du conseil des ministres du 11 janvier, le président Tebboune a ouvert ses bras aux Algériens qui vivent hors des frontières de leur pays en situation « irrégulière et de précarité ». Retour au bercail ! Le président algérien, qui n’a jamais raté une occasion d’humilier la France, fait mine de croire qu’une main mystérieuse manipule ses ressortissants hors des frontières. Son décret vise les Algériens « ayant été délibérément induits en erreur par des individus qui se croyaient capables de nuire à la crédibilité de l’État en les instrumentalisant à l’étranger contre leur pays ».

La réalité est plus simple. La fuite éperdue des Algériens prêts à brûler leurs papiers ou à franchir clandestinement les frontières pour fuir leur pays est si massive qu’elle porte un nom mentionné à cette occasion dans la presse algérienne : la harga. Ceux qui entreprennent d’arriver en France et ailleurs s’appellent en Algérie les harragas. Un phénomène. Selon l’Organisation internationale pour les migrations, environ 54 000 ressortissants auraient rejoint l’Europe entre 2020 et 2024 par des voies non conventionnelles. Le chiffre est-il sous-évalué, s’agissant de clandestins difficiles à compter ? En 2025, près de 10 000 auraient rejoint les côtes espagnoles par la mer.

La diaspora algérienne en France : 2,7 millions de personnes !

La mère patrie algérienne les rappelle donc au bercail, mais pas tous ! Les auteurs d’homicides, les trafiquants de drogue ou d’armements, ceux qui ont collaboré avec des services de renseignement étrangers dans l’intention de nuire aux intérêts algériens, sont invités à rester où ils sont, c’est-à-dire bien souvent… en France. La France est en effet concernée au premier chef. Selon l’Observatoire de l’immigration, notre pays abrite aujourd’hui une diaspora algérienne de… 2,7 millions de personnes au minimum, dont 892 000 immigrés stricto sensu : les ressortissants du pays de Monsieur Tebboune sont les étrangers les plus nombreux parmi toutes les nationalités représentées en France.

Mais pourquoi donc cette évolution subite du régime ? Dans son édition du 13 janvier, le journal algérien en ligne d’opposition Le Matin voit dans ce changement de pied un habillage politique grossier, une manière de « perdre sans l’avouer » contre la France. Contrainte de plier sur le dossier des OQTF, l’Algérie soufflerait ainsi un rideau de fumée. « Les harragas, hier traîtres à la patrie, (sont) aujourd’hui des enfants égarés qu’on rappelle à la maison, sans poursuites, sans prison, avec papiers régularisés au consulat et parfois même un billet retour sous le bras, constate Le Matin. Tout cela, bien sûr, sans jamais prononcer le mot qui fâche : échec. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Un échec présidentiel soigneusement maquillé. Le bras de fer avec la France, tant brandi, tant médiatisé, tant gonflé de discours virils, s’est évaporé. Pschiiit ! »

Comme par hasard, la mesure du président Tebboune vient quelques semaines après un éditorial au ton assez nouveau du grand journal El Wattan. Son titre : La diaspora au service de la patrie. L’article célèbre le retour en Algérie d’un prestigieux professeur de médecine, Elias Zerhouni. « Il est des retours qui valent tous les discours, des mains tendues qui effacent des années de distance géographique, écrivait l’éditorialiste d’El Wattan ce 18 décembre 2025. L’audience accordée par le président Tebboune au professeur Elias Zerhouni dépasse la simple consultation protocolaire d’un expert. Elle incarne une vérité : l’Algérie ne perd pas ses enfants ; elle les prête au monde, et ils reviennent toujours, riches de savoir, pour s’acquitter d’une dette de cœur ». L’éditorialiste qualifie les Algériens de l’étranger soudain convoités de « « réserve stratégique » la plus précieuse ». Il y a bien une nouvelle musique à Alger, contrainte et forcée, de rentrer dans le droit international.

Cinquième colonne

Reste à savoir si les Algériens quitteront la France en masse pour se jeter dans les bras de la mère patrie… Rien n’est moins sûr. L’État et l’administration algériens ne font pas envie et la poigne de fer du régime laisse des traces. Depuis 2009, les harragas de retour au pays s’exposent à des peines d’emprisonnement et des sanctions financières… Les rares candidats au retour risquent de se poser la question de leur sécurité… De quoi limiter les effets de manche du pouvoir algérien. Sauf si la France décidait enfin de stopper l’immigration algérienne et d’aider le président Tebboune à organiser des retours. Mais pour Emmanuel Macron, si faible vis-à-vis de l’Algérie, si religieusement immigrationniste et si étranger à la notion de patrie, le virage est copernicien.

En attendant, l’éditorialiste de Al Wattan dresse la perspective d’un vaste réseau travaillant de l’étranger pour l’Algérie : « Trop longtemps, nous avons pleuré la “fuite des cerveaux” comme une hémorragie fatale, en oubliant que ces compétences, dispersées de Boston à Paris, forment en réalité un “Brain Trust” mondial, un réseau dormant qui ne demande qu’à être activé ». Une “cinquième colonne”.


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