À l’heure où Dakar suffoque sous le poids de la sururbanisation, la Grande réserve urbaine des Niayes de Pikine et ses dépendances, plus connue sous le nom de Technopôle, apparaît comme l’un des derniers refuges naturels de la capitale. Zones humides, lacs, flore luxuriante et oiseaux migrateurs composent un paysage rare et stratégique. Cependant, il est confronté à une fragilité extrême due à de multiples pressions humaines et environnementales.
Le contraste est saisissant. À quelques mètres seulement des routes encombrées, des zones industrielles et des quartiers densément peuplés, le Technopôle de Dakar offre une parenthèse inattendue. Ici, le bruit laisse place au clapotis de l’eau. Le béton s’efface devant les étendues verdoyantes. Le ciel est régulièrement traversé par des oiseaux venus de contrées lointaines. Un îlot de nature au cœur de la capitale.
S’étendant sur près de 650 hectares, la réserve naturelle urbaine des Niayes de Pikine et dépendances constitue l’un des derniers grands ensembles de zones humides du département de Dakar. Elle compte huit lacs, dont plusieurs situés au noyau central du Technopôle, véritables réservoirs de biodiversité. Ces eaux saumâtres façonnent un microclimat doux et apaisant, propice au développement d’une flore dense et à l’accueil d’une faune variée.
Freinée par la construction d’infrastructures comme l’autoroute à péage, qui a coupé l’écoulement et la connexion de ses eaux, elle offre tout de même un réconfort naturel au cœur d’une région menacée par de nombreux facteurs anthropiques et industriels. « Nous sommes dans un site naturel qui joue un rôle fondamental dans le maintien de l’équilibre écologique urbain », explique le lieutenant Mamadou Lamine Bâ, adjoint au conservateur de la réserve.
D’après lui, « les lacs servent à la fois de zones de reproduction, d’alimentation et de repos pour de nombreuses espèces animales, notamment les oiseaux ». Le site accueille aussi des reptiles, comme les pythons qui sont conservés par les agents.
La richesse avi-faunistique du Technopôle est particulièrement remarquable. Près de 239 espèces d’oiseaux ont été recensées au fil des années, dont une grande partie d’oiseaux migrateurs. « On retrouve, ici, le grand cormoran, le cormoran africain, la grande aigrette, le héron cendré, les grèbes castagneux, entre autres », détaille le conservateur adjoint. « Certains viennent d’Europe ou d’autres régions du monde pour se nourrir, se reposer ou se reproduire, selon les saisons et les conditions climatiques », informe M. Ba. Au-delà de sa biodiversité, la réserve remplit des fonctions sociales et économiques importantes.
Pêche artisanale, maraîchage à la périphérie, coupe d’herbes ou petites activités de subsistance coexistent avec l’espace protégé. « Notre rôle consiste à encadrer ces usages afin qu’ils ne compromettent pas l’équilibre naturel du site », souligne Mamadou Lamine Bâ. En plus de cette surveillance accrue des activités, la pêche et le maraîchage durables sont autorisés, mais avec l’interdiction de pesticides, de produits chimiques ou de filets à petite maille. Malgré son classement officiel par le décret n°2019-748 du 29 mars 2019, la réserve demeure exposée à de nombreuses agressions.
Urbanisation anarchique, remblais illégaux servant à la construction, dépôts d’ordures et la pollution des eaux par des rejets domestiques ou industriels fragilisent progressivement cet écosystème. « Certaines populations riveraines branchent clandestinement leurs canalisations sur les ouvrages d’évacuation, ce qui entraîne un déversement direct des eaux usées dans les lacs », déplore le lieutenant Bâ. Il informe qu’un travail est mené « en collaboration avec l’Onas pour identifier ceux qui s’adonnent à ses pratiques afin d’y mettre fin ». Toutefois, regrette-t-il : « Le manque de moyens logistiques et financiers reste un obstacle majeur ».
À ces menaces, s’ajoute la prolifération du typha, une plante envahissante qui colonise les plans d’eau. « En bloquant la pénétration de la lumière, elle empêche la photosynthèse, appauvrit l’oxygénation des lacs et met en danger la faune aquatique », renseigne le lieutenant. « Le Typha gagne du terrain, chaque année. Sans intervention, certains lacs risquent de disparaître», alerte le conservateur.
Pour y faire face, un projet innovant a été lancé avec l’appui de la coopération espagnole, en partenariat avec la mairie de Pikine Ouest. « Le typha est transformé en charbon écologique, en biochar ou en briquettes. Cela permet de désencombrer les lacs et de créer une valeur économique », souligne M. Ba.
Daouda DIOUF