À Paris, la nuit du 14 janvier s’est terminée dans les gaz lacrymogènes. Après la qualification du Maroc pour la finale de la Coupe d’Afrique des Nations en battant aux tirs au but le Nigeria, des centaines de supporters se sont rassemblés autour de la place de l’Étoile, et ce malgré un arrêté préfectoral interdisant tout regroupement. Les forces de l’ordre ont dû intervenir pour disperser la foule, faisant usage de matraques et de gaz, dans un scénario désormais familier lors des grandes soirées de la CAN en France. Une fois encore, la ferveur footballistique s’est muée en tensions, dégradations et affrontements.

À plusieurs milliers de kilomètres de là, le même football raconte une tout autre histoire. Dans les rues de Rabat, Casablanca, Tanger ou Marrakech, le ballon rond n’est pas un prétexte à l’affrontement mais bel et bien une invitation à la rencontre. La compétition, organisée du 21 décembre 2025 au 18 janvier 2026, rassemble des fans venus de tout le continent, mais aussi des touristes européens, américains et asiatiques, dans une atmosphère où la ferveur n’a jamais basculé dans la violence. Ici, le match commence bien avant le coup d’envoi et se prolonge longtemps après le coup de sifflet final, sans crispation ni débordement.

Respect des forces de l’ordre

Les centres-villes se parent des couleurs de la CAN. Les échoppes débordent de maillots à l’effigie des sélections qualifiées : Sénégal, Côte d’Ivoire, Nigeria, Maroc, Algérie, Cameroun… parfois accrochés côte à côte, sans hiérarchie ni rivalité affichée. Des vendeurs ambulants proposent écharpes, drapeaux, vuvuzelas et bracelets, pendant que résonnent des musiques africaines mêlant rythmes gnawa, afrobeat et raï. Les terrasses sont pleines, les cafés diffusent les matches sur des écrans installés à la hâte, et les familles investissent l’espace public, enfants sur les épaules et poussettes à la main, dans une ambiance de kermesse populaire.

Dans les ruelles adjacentes aux grands axes, des enfants et des adolescents improvisent des cages de fortune avec des pierres ou des vêtements pour organiser des matchs spontanés. Le ballon fuse, les rires éclatent, les passants contournent la partie sans agacement. La police marocaine observe la scène à distance, souvent souriante, sans intervention ni tension. Cette cohabitation naturelle participe à un climat général de confiance. Au Maroc, le respect de l’uniforme et de l’autorité reste profondément ancré, et la notion d’ordre est vécue comme un cadre partagé.

À Paris, Lyon, Marseille, Lille ou Strasbourg, la fête dégénère souvent en affrontements

Dans les fan zones comme aux abords des stades, les supporters adverses se croisent, échangent, se taquinent parfois, mais toujours dans le respect. On croise régulièrement des Algériens et Marocains, festoyant ensemble – alors que les relations diplomatiques entre les deux voisins maghrébins restent tendues. On se prête un drapeau, on pose ensemble pour une photo. La nourriture joue un rôle central : msemen encore chauds, briouates croustillantes, brochettes fumantes, pastilla ou jus d’orange fraîchement pressé transforment chaque rencontre en expérience collective et conviviale.

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Le FIB au Maroc

Ce climat apaisé n’est pas le fruit du hasard. L’organisation marocaine de la CAN impressionne par sa fluidité : transports adaptés, signalisation claire, accueil multilingue, logistique maîtrisée. Dans les villes accueillant les matchs, à Rabat, Casablanca, Tanger, Fès, Marrakech ou Agadir, les forces de l’ordre sont visibles mais jamais oppressantes. Leur rôle est avant tout préventif, et elles n’ont, dans l’écrasante majorité des cas, pas à intervenir. Une organisation telle qu’une délégation du FIB, le service fédéral de police judiciaire des États-Unis, s’est rendue dans le royaume chérifien du 4 au 6 janvier. Outre les visites protocolaires, elle a notamment étudié et analysé la sécurité et les renseignements lors de grands évènements sportifs en vue de la préparation de la prochaine coupe du monde de football qui aura lieu l’été prochain aux États-Unis, au Canada et au Mexique.

Le contraste avec la France est saisissant. Dans l’Hexagone, chaque match impliquant une sélection dont la diaspora est fortement représentée, Algérie, Maroc, Tunisie, Sénégal, Mali ou Congo, mobilise d’importants dispositifs policiers. Les autorités anticipent systématiquement des troubles à l’ordre public. Après certaines victoires, les scènes se répètent : abribus détruits, vitrines brisées, feux de poubelles, routes bloquées, jets de projectiles. À Paris, Lyon, Marseille, Lille ou Strasbourg, la fête dégénère souvent en affrontements, donnant lieu à des interpellations et à des enquêtes judiciaires. Indépendamment des arrêtés municipaux, des jeunes des banlieues environnantes, souvent mineurs, décident de se rassembler et se servent de ce prétexte comme exutoire, filmant fièrement les débordements urbains sur leurs réseaux sociaux.

Après la rencontre Algérie-Nigeria du 10 décembre, douze interpellations avaient déjà été recensées à la suite de heurts. La nuit du 14 janvier s’inscrit dans cette continuité, révélant un rapport conflictuel entre une partie de la jeunesse et l’autorité, où le football devient le catalyseur de frustrations sociales plus profondes et d’un rejet de toute forme de civisme. La préfecture de Paris prévoit d’ailleurs un important dispositif de sécurité dans la soirée du 18 janvier en prévision de la finale opposant le Maroc au Sénégal.

Rien de tel au Maroc, où la CAN est pensée comme une fête partagée. Le football s’inscrit pleinement dans le tissu social. À la sortie des stades, supporters, bénévoles et policiers ramassent spontanément les déchets, laissant des abords propres, loin des scènes de chaos observées ailleurs. Dans les rues marocaines, le football redevient ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un jeu, une fête qui rassemble.