Penser n’a jamais été un geste spontané ou immédiat. Penser demande du temps, une forme de disponibilité intérieure, la possibilité de s’arrêter un instant pour relier les idées, les expériences et les émotions. Or cette disponibilité devient de plus en plus difficile à préserver. L’ère numérique ne transforme pas seulement nos outils ; elle modifie en profondeur notre rapport à l’attention, cette faculté discrète mais essentielle à la vie sociale, à l’apprentissage et à la construction du sens.

Au Sénégal, cette transformation est rapide, souvent silencieuse, et rarement accompagnée collectivement. Les écrans se sont installés dans les foyers, les salles de classe, les transports, les lieux de sociabilité. Ils apportent avec eux un flot continu d’images, de messages et de sollicitations. Cette profusion est généralement perçue comme une ouverture sur le monde, une promesse de modernité et d’accès à l’information. Pourtant, elle produit aussi un effet plus discret et plus préoccupant : une fragmentation progressive de l’attention, qui rend l’acte même de penser plus exigeant, parfois plus fragile.

L’attention n’est pas une simple aptitude individuelle que chacun pourrait mobiliser à volonté. Elle se construit dans des environnements, des rythmes et des cadres sociaux qui permettent de se concentrer, d’écouter et de mémoriser. Or les environnements numériques actuels sont conçus pour interrompre sans cesse, capter le regard et le rediriger. Ils privilégient la réaction rapide à la réflexion, l’émotion immédiate à l’analyse. Peu à peu, l’esprit s’habitue à passer d’un contenu à un autre sans approfondissement, sans continuité, comme s’il devenait plus difficile de rester longtemps avec une idée, un texte ou une conversation.

Cette logique touche particulièrement les jeunes générations, mais elle traverse l’ensemble de la société. Les enfants et les adolescents grandissent dans un univers où l’attention est constamment sollicitée, où le silence devient inconfortable, où l’attente est perçue comme une perte de temps. Mais les adultes eux-mêmes n’y échappent pas. Beaucoup constatent une difficulté nouvelle à soutenir une lecture longue, à rester engagés dans une discussion approfondie ou à maintenir une réflexion complexe sans être interrompus par une notification, une pensée parasite ou l’envie de consulter un écran.

Dans le contexte sénégalais, cette fragilisation de l’attention entre en tension avec des formes traditionnelles de transmission fondées sur la parole, le récit et la palabre. Le temps long de l’échange, l’écoute attentive des anciens, la discussion collective ont longtemps constitué des piliers de la socialisation. Aujourd’hui, ces pratiques ne disparaissent pas, mais elles cohabitent difficilement avec une culture de l’instant, où l’information circule plus vite que la compréhension. Le risque n’est pas tant leur disparition que leur affaiblissement progressif, faute de cadres capables d’en préserver la valeur.

À l’école, cette transformation se fait particulièrement sentir. Les élèves arrivent en classe avec un esprit déjà saturé d’images, de sons et de récits numériques. Leur difficulté à se concentrer n’est pas nécessairement un manque de volonté ou d’intérêt, mais le symptôme d’une attention dispersée. Les enseignants se retrouvent face à des élèves capables de capter rapidement une information, mais qui peinent à l’approfondir, à la relier à d’autres savoirs ou à en débattre. Lorsque l’attention n’est plus stable, l’acte d’apprendre devient plus fragile, plus incertain.

La famille, elle aussi, est confrontée à cette mutation silencieuse. Les moments de présence partagée se raréfient, les conversations se fragmentent, chacun étant absorbé par son propre écran. Les parents observent parfois chez leurs enfants une agitation constante, une difficulté à se poser, à s’ennuyer, à rester attentifs. Pourtant, l’ennui, loin d’être un vide, a longtemps été un point de départ pour l’imaginaire, la créativité et la réflexion. Sa disparition progressive interroge notre capacité collective à laisser place à l’intériorité.

Cette crise de l’attention a des conséquences sociales plus larges. Une société dont l’attention est fragmentée devient plus vulnérable aux discours simplistes, aux émotions immédiates et aux réactions impulsives. La capacité à nuancer, à débattre, à différer le jugement s’affaiblit. Dans un tel contexte, exercer une pensée critique devient plus difficile, non par manque d’intelligence, mais par manque de disponibilité mentale.

Il ne s’agit pas de condamner le numérique ni de céder à une nostalgie du passé. Les technologies font désormais partie intégrante de nos vies et offrent de réelles possibilités d’apprentissage, de communication et d’ouverture. Mais leur usage massif, sans réflexion sur leurs effets cognitifs et sociaux, expose à une forme d’appauvrissement invisible. Lorsque l’attention devient une ressource exploitée par les plateformes, elle cesse d’être un espace de liberté intérieure.

Réapprendre à penser suppose alors de réapprendre à protéger l’attention. Cela passe par des choix individuels, mais surtout par une prise de conscience collective. Valoriser le temps long, le silence, la lecture, la discussion approfondie. Redonner une place centrale à l’écoute, à l’école comme dans la famille. Reconnaître que penser demande des conditions, et que ces conditions sont autant sociales et culturelles que personnelles.

Penser reste un acte profondément humain. Il engage notre capacité à nous relier aux autres, à comprendre le monde et à nous projeter ensemble. Si nous laissons notre attention se dissoudre dans le flux permanent, nous risquons de perdre plus qu’une faculté cognitive : nous risquons de fragiliser notre lien social. Prendre soin de l’attention, au Sénégal comme ailleurs, c’est donc aussi prendre soin de notre capacité à faire société.

Franco-sénégalaise, Sandrine Lemare est sociologue spécialisée en psychologie sociale et en sciences politiques, engagée depuis plus de 20 ans dans la conception et la mise en œuvre de programmes éducatifs innovants, centrés sur l’humain et adaptés aux défis contemporains.

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