Par

Karina Pujeolle

Publié le

3 janv. 2026 à 6h16

Nom : Bourré. Prénom : Thierry. Profession : Reboiseur.
Reboiseur ? « C’est ce qu’on devient quand on n’est pas bon à l’école ! » Celui qui a vu le jour en janvier 1968 à Vingt-Hanaps, au pied de la forêt d’Écouves, dans l’Orne, cultive un certain goût de l’ironie.
Mais à l’image de l’arbre qui cache la forêt, derrière un léger complexe d’avoir été fâché assez tôt avec le système scolaire français, l’homme regorge de connaissances sylvicoles et arboricoles qu’il distille sans faire ombrage aux oreilles incultes mais avides de ces savoirs.
Thierry Bourré n’avait pourtant jamais rêvé d’être reboiseur. « Je me suis fait virer de l’école communale au motif que j’étais » turbulent « tout cela parce que j’ai fait remarquer à l’instituteur, preuve à l’appui, que Louis XIV n’était pas mort en 1615 comme il l’annonçait mais un siècle plus tard », dégaine l’Ornais la pilule encore amère dans la gorge.

« J’y suis allé par dépit, ce fut ma chance »

Adolescent, il s’est fait « un peu rebelle » et se fait à nouveau sortir de son établissement scolaire – le lycée Saint-François-de-Sales à Alençon – en classe de première.

Je ne comprenais pas cette société. C’est assez compliqué quand on n’a pas un parcours scolaire classique, on doit se faire tout seul. C’est assez rare mais cela se fait.

Thierry Bourré,reboiseur.

Il en est l’illustration même. « Comme j’avais quitté l’école, mon père qui était responsable d’une boîte de reboisement, m’a dit : ‘’Tant que tu ne sais pas quoi faire, viens avec moi en forêt ». J’y suis allé par dépit… Ce fut ma chance. J’y ai trouvé ma place. Dans la forêt, il n’y a pas de jugement, il faut juste observer les choses et apprendre par soi-même, ce dont j’avais besoin ».

Il aime dire que dans sa voie, « il n’y a pas d’échec scolaire et c’est un des rares métiers qui ne nécessite pas de savoir lire ou écrire. En même temps, on ne voit jamais son résultat ! Ou alors notre avenir est derrière nous ».

L’entreprise Marie, « un fleuron »

Dans sa famille de forestiers, Thierry Bourré ajoute donc une génération supplémentaire. « Mais il y a plusieurs métiers derrière ce terme. Et surtout, il y a ceux qui exploitent et ceux qui plantent. »

Lui a choisi ce second camp. « Mais je ne jette pas la pierre aux premiers car sans eux, je ne plante pas non plus ! », sourit-il.

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Il a beaucoup appris au sein de l’entreprise Marie, à Ménil-Erreux, « un fleuron du reboisement à l’époque ». Mais, solitaire dans l’âme, il l’a quittée en 1989 pour créer son entreprise à Vingt-Hanaps.

Pour ce faire, il a dû réexpérimenter les bancs de l’école, pendant neuf mois, pour décrocher, avec brio, un Brevet professionnel de forestier. « J’ai commencé tout seul, puis j’ai débauché mon père. » Comme un passage de flambeau entre père et fils.

“ On ne fait pas ce métier pour faire fortune ”

Thierry Bourré a créé son entreprise en 1989. Il a débuté seul. Depuis il emploie douze salariés : “ On est aujourd’hui parmi les plus grosses boîtes nationales de reboisement quand, il y a encore quelques années, elles embauchaient entre 30 et 40 personnes. ”

Il rayonne sur tout le territoire, mais particulièrement le Grand ouest et l’Est parisien. “ Les différents bassins me permettent de varier les expériences et ainsi de toujours apprendre. ”

Son chiffre d’affaires s’établit à 700 000 € par an. “ On ne fait pas ce métier pour gagner de l’argent. On en vit, certes, mais on ne fait pas fortune avec. On le fait par passion. D’autant que, physiquement, c’est tout de même très dur. ”

Son atelier est situé sur l’ancienne RD 438, dans le village de Vingt-Hanaps, mais ses bureaux sont désormais localisés plus près du bourg, de l’autre côté de la quatre voies. “ J’en ai eu assez de voir l’ancienne MAS (maison d’accueil spécialisée) des Mézières devenir un site d’Urbex. Je l’ai racheté à l’Adapei pour conserver ce patrimoine communal ”, signale celui qui est aussi attaché aux pierres.

Pas en danger quand sur son aire

Son métier consiste à planter des arbres là où on le lui demande. « Pour créer les forêts de demain, pour des îlots de fraîcheur, avec les micros forêts urbaines sur une surface de 300 à 400 m², jamais plus… »

La Nature ? « Je suis à son service, elle n’a pas besoin de moi. »

Quand on a compris que Dame Nature peut se passer de nous, on a compris que rien n’est grave.

Thierry Bourré.

Thierry Bourré plante donc des arbres mais pas seulement, et surtout pas n’importe comment. « Il nous faut désormais regarder quels arbres vont résister au changement climatique. Une espèce n’est pas en danger quand elle est dans son aire géographique, sauf que celle-ci évolue d’un à deux km par an, ce qui signifie qu’on peut planter un arbre sur un secteur, mais qu’il mourra dans quelques années car il ne sera plus adapté au climat de l’endroit. »

Des exemples ? « Le hêtre pousse très bien chez nous, en Normandie, mais il sera hors station dans 30 ou 40 ans, alors qu’il ne sera pas encore adulte. A contrario, un baobab va crever, alors que, dans 30 ans, il serait peut-être bien ici ! Il nous faut trouver des zones sur lesquelles les arbres vont s’acclimater et se développer. »

Thierry Bourré
Thierry Bourré a créé sa société en 1989 : ici, aux côtés d’une partie de ses employés. ©L’Orne hebdoBordeaux et New York à la même latitude

Pour ce faire, Thierry Bourré participe à des programmes à l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement).

« Le réseau Réinfforce étudie l’évolution des espèces par rapport au climat, au travers de 38 arboretums implantés entre le Nord de l’Écosse et le Sud du Portugal, avec une cinquantaine de variétés », détaille l’Ornais, qui relève que « Bordeaux et New York sont à la même latitude, et pourtant, il ne fait pas la même température l’hiver » : les mêmes espèces ne peuvent donc pas vivre sur les deux territoires.

Il faut trouver des espèces très plastiques qui résistent au grand froid comme aux grandes sécheresses et cela, sans modification génétique.

Thierry Bourré.

Planter un arbre, l’observer et le veiller, Thierry Bourré sait faire, mais le câliner, un peu moins. « Je ne fais pas dans l’anthropomorphisme. On peut être bien au contact des arbres mais de là à avoir un échange avec lui, j’en suis moins sûr. Et puis, il y a la forêt le jour qui fait du bien et celle de la nuit, dans laquelle on est moins serein. Mais je respecte les gens qui pratiquent la sylvothérapie. »

Les arbres peuvent être violents entre eux

Cela dit, l’expert relève que l’homme et les arbres n’évoluent pas dans le même système.

Nous, sans arbre, on ne respire plus. L’arbre sans homme trouvera toujours une source de carbone.

Thierry Bourré.

« Si on coupe une branche à un arbre, ça ne va pas l’empêcher de vivre, un homme sans un bras, c’est plus difficile. Et le cerveau de l’arbre, on le place où ? Partout et nulle part ? En fait, je pense que l’arbre s’apparente plus à une société qu’à un être humain. Il regroupe plusieurs êtres en fait. »

Les arbres communiquent entre eux, en revanche. « Ils peuvent même être très violents entre eux, à l’image du Ficus du Sénégal qui, s’il est trop proche d’un arbre, l’entoure pour l’étrangler et pouvoir pousser. C’est la loi du plus fort ! »

Comme les forestiers ? « Absolument pas. Depuis toujours, le forestier vit dans une civilisation, une société à part, pas dans le même monde que les autres, un monde dans lequel il y a plus de solidarité que de concurrence. »

Thierry Bourré
Thierry Bourré, le reboiseur qui a planté l’îlot de fraîcheur de Saint-Denis-sur-Sarthon, et Christelle Berthelemy, l’élue dyonisienne chargée du projet, surveillent à échéances régulières, la pousse des arbres. ©L’Orne hebdoDes méconnaissances contre-productives

Un homme des bois taiseux alors, le forestier ? « Oui et cela nous allait bien jusqu’à présent, mais il nous faut prendre la parole car il y a des prises de position du grand public sur les forêts qui attestent de méconnaissances qui peuvent être contre-productives. »

Un exemple ? « Le papier recyclé utilise davantage d’eau et de produits chimiques que le papier issu de la coupe de petits arbres. Dans ce dernier cas, c’est moins polluant. »

Des idées reçues qualifiées de « très gênantes » par le reboiseur qui, avec sa connaissance de la forêt et son savoir, sort donc du bois pour se faire entendre.

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