LA TRIBUNE DIMANCHE – L’absence de Mohammed VI lors du match d’ouverture de la CAN a surpris. Quelles explications ont été données ?
THIERRY OBERLÉ – Un communiqué du médecin personnel du roi a évoqué des douleurs dorsales. Mohammed VI souffre de problèmes de santé récurrents depuis plusieurs années, mais la communication reste extrêmement limitée. Sa maladie est pourtant connue de la population : il apparaît amaigri, fatigué, souvent aidé d’une canne lors de ses rares apparitions publiques. C’est un secret officiel, mais largement partagé.
Son état de santé est-il plus préoccupant aujourd’hui qu’auparavant ?
Il est difficile de le dire avec certitude. Ce qui est frappant, en revanche, c’est son absence lors d’un événement majeur comme la CAN. Sa dernière apparition officielle au Maroc remonte à plus de deux mois. On sait qu’il a été vu à Dubaï, à Paris, peut-être au Caire. Le roi a toujours pris de longues périodes de repos à l’étranger, mais cette fois son absence marque une rupture symbolique.
Cette absence a mis en lumière son fils, le prince héritier Moulay Hassan. Était-ce prévu ?
Oui. Pour ceux qui suivent la monarchie marocaine, cette apparition n’est pas une surprise. Depuis que le roi est malade, le palais prépare la succession. Moulay Hassan a aujourd’hui 22 ans. Une loi avait même été envisagée pour organiser une régence à sa majorité. Cette CAN, avec son exposition continentale et internationale, était le cadre idéal pour l’installer symboliquement.
Que sait-on réellement de Moulay Hassan ?
Très peu de choses. Il a étudié au Maroc, suit un cursus en géopolitique, en grande partie à distance. Lorsqu’il se rend à l’université, l’établissement est bouclé. On ne sait pas grand-chose de lui, encore moins ce qu’il pense. Il vit avec sa mère, après le divorce de ses parents. Elle-même avait disparu de la scène publique pendant des années avant de réapparaître récemment, notamment à ses côtés durant la CAN. Tout est extrêmement maîtrisé, silencieux, mis en scène.
Peut-on parler d’une entrée officielle du futur roi sur la scène politique ?
C’est sa première grande apparition publique. Il n’a jamais prononcé de discours, on ignore ses convictions, sa personnalité, sa vision du pouvoir. Pour l’instant, il incarne plus un symbole qu’un projet. Mais la monarchie marocaine fonctionne ainsi : dans le silence et la continuité.
Les infrastructures étaient prêtes, l’organisation a été saluée, il n’y a pas eu d’incident majeur [à propos de l’organisation de la CAN 2025 par le Maroc].
Sera-t-il présent lors de la finale et de la remise du trophée ?
Aucune confirmation officielle, mais tout porte à croire que, oui, le fils de Mohammed VI devrait remettre le trophée de la CAN à l’équipe championne d’Afrique. Le palais a communiqué sur l’indisponibilité du roi, et la logique institutionnelle voudrait que le prince héritier assure la représentation. Ce serait cohérent avec la séquence actuelle.
La CAN est-elle aussi un outil de soft power pour le Maroc ?
Clairement. Le royaume voulait démontrer sa capacité à organiser un événement sportif majeur, avant la Coupe du monde qu’il coorganisera avec l’Espagne et le Portugal. Les infrastructures étaient prêtes, l’organisation a été saluée, il n’y a pas eu d’incident majeur. C’est une réussite en matière d’image.
Mais cette vitrine sportive masque-telle des tensions internes ?
Oui. À l’automne dernier, de violentes manifestations ont éclaté, portées par une jeunesse qui disait : « Nous ne voulons pas de stades, nous voulons des hôpitaux et des universités. » Un discours royal a temporairement apaisé la colère, mais les problèmes de fond demeurent. Les inégalités sociales restent très fortes.
Quel bilan tirez-vous des vingt-six années de règne de Mohammed VI ?
Le Maroc n’a pas franchi le seuil de développement espéré. Il reste la cinquième puissance africaine, comme au début du règne. En revanche, le pays a conservé une stabilité remarquable dans une région secouée par des révolutions et des régressions politiques. C’est sa grande force. Mais les inégalités sont toujours aussi criantes, voire plus visibles.
Le monarque était attendu comme le « roi des pauvres ». Cette promesse a-telle été tenue ?
Partiellement. Il y a sans doute moins de pauvreté extrême, mais encore énormément de précarité. La classe moyenne reste fragile. Le défi social est immense, et il incombera sans doute au futur roi d’y répondre.
Le football joue-t-il un rôle politique au Maroc ?
Oui, très clairement. Le régime a massivement investi dans le football comme outil de cohésion nationale et de rayonnement international. L’équipe nationale est jeune, talentueuse, issue de la génération Z, comme le prince héritier. Il y a une forme de monarcho-nationalisme autour du sport.
On peut être binational, mais on doit être d’abord marocain.
On a vu que certains artistes ou figures publiques doivent choisir leur camp…
Exactement. L’exemple de Jamel Debbouze est parlant. Lors de la Coupe du monde, il avait affiché une double appartenance franco-marocaine. Cela a été très mal perçu. Il s’est depuis plus ou moins éloigné du Maroc, même si on l’a vu dans les stades. À l’inverse, d’autres personnalités qui ont affirmé une loyauté claire envers le royaume ont été valorisées. On peut être binational, mais on doit être d’abord marocain.
Une victoire du Maroc à la CAN pourrait-elle donner lieu un état de grâce national ?
Oui, sans doute. Cela ferait écho au parcours exceptionnel en Coupe du monde. Si le Maroc remporte la CAN, ce sera une parenthèse enchantée pour le royaume. Le football est devenu un puissant levier émotionnel et politique. Mais l’euphorie sportive ne suffira pas à répondre aux attentes sociales profondes d’une jeunesse nombreuse, éduquée et impatiente que les choses changent.
“Mohammed VI, le mystère”, Thierry Oberlé, Flammarion, 336 pages, 22 euros. (Crédits : LTD/DR)