Le 20 janvier 2026, la session qui portera sur « Comment l’Afrique peut contribuer à faire prospérer la nouvelle économie » confirmera, à Davos, un basculement déjà à l’œuvre : le continent n’est plus seulement « la prochaine frontière », il devient une pièce indispensable dans la structure des chaînes de valeur économiques mondiales.
La discussion, qui réunira des chefs d’État comme Daniel Francisco Chapo (Mozambique) et Julius Maada Bio (Sierra Leone), aux côtés d’experts tels que Rachel Glennerster (Center for Global Development) et Johann Jurie Strydom (Old Mutual), posera en des termes directs la question du moment : comment convertir une démographie jeune et une urbanisation rapide en productivité, emplois et services inclusifs, alors que l’IA et la géoéconomie reconfigurent la compétitivité mondiale ?
L’angle retenu à Davos est révélateur : le « saut d’étapes » (leapfrogging) ne se résume plus au mobile money ou aux services numériques. Il se joue désormais dans la capacité à synchroniser infrastructures, intégration commerciale et politique industrielle.
La zone de libre-échange continentale (ZLECAf) apparaît ici comme un multiplicateur : elle promet moins une hausse mécanique des échanges qu’un marché suffisamment vaste pour rentabiliser transformation locale, logistique moderne, normes communes et investissements productifs.
Et, en arrière-plan, une inquiétude doit traverser le débat : dans une économie où l’accès au calcul, aux données, à l’énergie et aux talents devient stratégique, l’Afrique sera-t-elle un partenaire incontournable ou une périphérie « sous-connectée » ?
La compétition change d’échelle
La matérialisation la plus visible de cette compétition est ferroviaire. Le corridor de Lobito n’est plus seulement une réhabilitation d’actifs : c’est un instrument de réorientation des flux et, potentiellement, un outil d’intégration régionale entre l’Angola, la République démocratique du Congo et la Zambie. La clôture financière autour de Lobito Atlantic Railway, soutenue notamment par la Development Finance Corporation américaine et la Development Bank of Southern Africa, vise à accroître les capacités logistiques et à réduire les coûts de transport, avec un objectif explicite : sécuriser et « dérisquer » l’accès aux minerais critiques par une route atlantique plus directe. Dans cette lecture, le corridor n’est pas une fin : c’est le chaînon qui permet de passer d’une extraction enclavée à une chaîne d’approvisionnement gouvernable, finançable et compatible avec les exigences liées aux questions environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) des donneurs d’ordre européens et nord-américains, tout en restant exposé, sur le terrain, aux tensions foncières et aux enjeux sociaux que soulignent déjà plusieurs observateurs.
La comparaison avec les grands corridors adossés à des acteurs chinois éclaire la logique de puissance à l’œuvre.
En Guinée, le projet Simandou illustre une intégration « mine–rail–port », pensée pour des volumes massifs, avec la construction d’infrastructures de transport et d’exportation dédiées, dont le port de Morebaya, où des entreprises chinoises interviennent sur des chantiers portuaires stratégiques.
En Algérie, la nouvelle liaison ferroviaire vers le gisement de Gara Djebilet, portée avec un acteur chinois de premier plan (CRCC) et un partenaire local, répond à une logique comparable : sécuriser l’évacuation du minerai, structurer une filière, et projeter une influence industrielle par l’infrastructure.
Autrement dit, la « nouvelle économie » qu’évoqueront les sessions de Davos se construit aussi dans la géographie des rails et des ports : qui contrôle le corridor contrôle une partie du rythme, des coûts, des standards, donc de la marge de manœuvre des États producteurs. C’est précisément pourquoi la présence annoncée à Davos de dirigeants comme Félix Tshisekedi (RDC), dont le pays est au cœur de la géopolitique du cuivre et du cobalt, pèse au-delà du symbole : elle signale que les capitales africaines entendent négocier la place du continent dans la chaîne de valeur, pas seulement son rôle de fournisseur.
Emplois, jeunesse, et intelligence artificielle
Au-delà des corridors, un autre signal mérite de s’imposer dans l’« écosystème Davos » le 20 janvier 2026 : l’emploi devient le véritable test de la soutenabilité politique.
Le briefing « Afrique, moteur d’emplois », prévu le même jour, mettra en lumière la pression exercée par la jeunesse et l’urbanisation, dans un contexte de reflux relatif de l’aide traditionnelle. Il plaidera pour le développement à grande échelle des entreprises sociales afin de créer des emplois et soutenir une croissance portée par le continent. La séquence réunira notamment Godfrey Mutizwa (CNBC Africa), Ahmed Shide Mohamed (ministre des Finances éthiopien), Angela Oduor Lungati (Ushahidi) et Yusuf Maitama Tuggar (ministre des Affaires étrangères du Nigeria).
Sur ce terrain, le Forum documente un fait majeur : l’Afrique compterait environ 2,18 millions d’entreprises sociales, générant autour de 96 milliards de dollars de revenus annuels et au moins 12 millions d’emplois, un “moteur” potentiel si l’accès au financement, à la commande publique et aux cadres réglementaires suit.
En dehors du programme officiel, l’Afrique sera aussi très active à l’« Africa Collective House », le nouveau point de ralliement des délégations du continent. Avec pour thème « Alimenter le prochain bond de l’Afrique », cet espace offre un lieu d’échange direct entre les chefs d’entreprise et les gouvernements. L’objectif est concret : il ne s’agit pas de faire de simples promesses, mais de signer réellement des contrats dans la finance, la santé et la technologie, pour ne plus dépendre de l’aide internationale. Cette initiative montre un vrai changement : l’Afrique ne vient plus à Davos seulement pour la diplomatie, mais pour participer activement à l’économie mondiale avec ses propres entrepreneurs.
Une nécessaire montée en gamme
Enfin, la séquence de Davos rappelle que l’Afrique ne se résume pas à l’Afrique minière. La conversation annoncée le 20 janvier dernier avec Aziz Akhannouch (Maroc), aux côtés d’André Hoffmann, doit mettre en lumière un autre nœud de la nouvelle économie : l’arrimage industriel, les services, la logistique euro-africaine et la capacité des pays-ponts à capter de la valeur par l’assemblage, la chimie, l’agro-industrie ou les écosystèmes d’innovation.
La compétition des corridors ne produira de prospérité durable que si elle s’accompagne d’une montée en gamme (transformation locale, énergie fiable, compétences, cadre de concurrence) et d’un contrat social crédible.
Davos 2026 devrait le formuler sans détour : dans un monde préoccupé par les matériaux critiques et l’expansion de l’IA, l’Afrique peut devenir un partenaire industriel ou rester un simple point de passage. La différence se jouera dans la capacité à convertir l’infrastructure en productivité et la rente minière en écosystèmes d’emplois.