LA TRIBUNE AFRIQUE – Vos dernières projections suggèrent que les actifs mondiaux de la finance islamique sont en voie de dépasser les 6 000 milliards de dollars en 2026, après une année 2025 très forte. Selon vous, s’agit-il d’une simple expansion quantitative du marché ou d’un changement structurel plus profond dans le fonctionnement du système financier mondial?
MUHAMMED ZUBAIR MUGHAL – Pour comprendre cette croissance, nous devons examiner les fondations que le secteur a bâti. Fin 2025, il a franchi une étape importante de 5,2 milliards de dollars avec plus de 6000 institutions financières islamiques — incluant des banques, des compagnies de takaful (assurance, ndlr) et des entités de marchés de capitaux — opérant dans plus de 20 pays. Il ne s’agit pas seulement d’un jeu de chiffres ; c’est un changement fondamental vers une architecture financière éthique et adossée à des actifs.
Actuellement, la banque islamique reste le pilier central, représentant environ 72% du total des actifs, mais nous observons un rééquilibrage géographique et sectoriel significatif. L’émergence du marché des sukuk (emprunts islamiques), qui détient désormais une part de 18%, et la croissance rapide de la fintech islamique, qui progresse à des taux à deux chiffres, signalent que le secteur passe d’une alternative régionale de niche à une composante d’importance systémique de la finance mondiale.
Ce rééquilibrage géographique est particulièrement évident en Afrique. Vous avez mentionné que si le Conseil de coopération du Golfe et l’Asie détiennent plus de la moitié des actifs, l’Afrique est la zone à la croissance la plus rapide. Or, selon l’Africa Finance Corporation, les ressources régionales sont évaluées à près de 4 000 milliards de dollars, sans que l’on sache clairement quelle part est réellement conforme à la charia. L’Afrique est-elle, selon vous, prête à capter et à absorber pleinement le potentiel de la finance islamique ?
L’Afrique est en effet un continent magnifique doté d’un immense potentiel, mais l’utilisation actuelle des instruments islamiques comme les sukuk reste faible, soit moins de 5% du total mondial. Nous segmentons le marché africain en quatre régions clés. L’Afrique de l’Est, incluant l’Éthiopie, le Kenya et la Somalie, a développé une infrastructure robuste. L’Afrique de l’Ouest montre également de grandes promesses, particulièrement au Nigeria, qui est un moteur majeur avec sa population de plus de 220 millions d’habitants. Ensuite, nous avons l’Afrique du Nord, où des pays comme le Maroc et l’Algérie font des progrès considérables. Le potentiel est là, mais le niveau de préparation varie. Pour que l’Afrique absorbe ces opportunités, elle doit dépasser la banque traditionnelle et adopter le sukuk comme outil de financement de masse.
Les gouvernements peuvent utiliser ces instruments pour des projets d’infrastructure massifs tels que les routes, les aéroports et les installations de santé. Par exemple, le travail actuel du Nigeria sur un investissement de 2 milliards de dollars dans la fibre optique, soutenu par la Banque Africaine de Développement, est un candidat parfait pour le financement par sukuk, car ces instruments lient les obligations financières à des actifs physiques et productifs.
Vous avez souligné que la réglementation est un obstacle majeur. Vous avez travaillé avec plusieurs gouvernements, dont celui de la Somalie et de diverses nations francophones, pour concevoir ces cadres. Pourriez-vous expliquer pourquoi le paysage réglementaire en Afrique est si complexe?
C’est un point critique qui ralentit souvent les progrès. Dans les pays anglophones suivant la Common Law, le système est généralement plus flexible pour accommoder de nouveaux produits financiers. Cependant, en Afrique de l’Ouest francophone — où des pays comme le Sénégal, le Mali et la Côte d’Ivoire ont des populations musulmanes atteignant 90 % ou plus — le système de droit civil présente davantage d’obstacles bureaucratiques.
Pour introduire un nouveau produit conforme à la charia, il faut souvent passer par d’importants débats parlementaires pour modifier les lois bancaires existantes. Cela rend le parcours difficile à naviguer.
Malgré ces obstacles, nous travaillons au niveau de l’industrie pour mettre en place l’infrastructure nécessaire. AlHuda CIBE a été actif dans la création de compagnies de takaful au Nigeria, en Côte d’Ivoire, en Éthiopie et en Tanzanie pour s’assurer que l’ensemble de l’écosystème, et pas seulement la banque, soit accessible à la population.
En parlant d’atteindre les populations, vous avez été un fervent défenseur de la fintech islamique comme solution pour l’inclusion financière. Dans des régions où les agences bancaires sont rares mais où la pénétration du téléphone mobile frise les 90%, est-il réaliste d’attendre de la technologie qu’elle comble le fossé pour ceux vivant dans des zones reculées ?
Ce n’est pas seulement réaliste, c’est la solution la plus efficace dont nous disposons. L’inclusion financière traditionnelle dans de nombreux marchés africains ne dépasse pas 20% à 30%, alors que presque tout le monde possède un appareil mobile. Même un vieil appareil GSM, pas nécessairement un smartphone, peut être utilisé pour des transactions conformes à la charia.
Dans les zones rurales, une personne peut se trouver à 50 kilomètres de l’agence la plus proche, mais elle n’est qu’à quelques clics de ses finances via son téléphone.
En proposant des services financiers via la technologie mobile, notre portée devient bien supérieure à celle de la banque classique en agence. Ce qui est encore plus important, c’est le facteur de confiance. De nombreuses personnes en zone rurale s’excluent volontairement du secteur formel en raison de leurs convictions religieuses. Lorsque nous fournissons une solution fintech conforme à la charia, cela comble le fossé de la confiance. Nous voyons des plateformes de fintech islamique pour le financement participatif (crowdfunding), les paiements numériques et les micro-investissements devenir des catalyseurs de changement pour les petites entreprises et les particuliers dans les régions isolées.
Pour que ces réglementations et technologies fonctionnent, il faut des personnes qui les comprennent. Vous avez voyagé dans plus de 30 pays africains et avez remarqué un déficit massif en capital humain, spécifiquement en Afrique francophone, où vous estimez que 25 000 professionnels sont nécessaires. Comment remédier à cette pénurie sur le long terme ?
Nous nous appuyons actuellement sur une approche à court terme où des professionnels de la finance conventionnelle suivent des cours intensifs pour occuper des postes. Bien que cela aide dans l’immédiat, ce n’est pas viable. Pour le développement à long terme de l’industrie, nous devons adopter une approche pérenne. Nous avons besoin que les universités établissent des programmes dédiés de licence et de master en banque et finance islamiques.
Chez AlHuda CIBE, nous apportons notre contribution par un travail de conseil et des programmes d’apprentissage numérique en plusieurs langues – dont le français, l’anglais et l’arabe – pour toucher des professionnels dans plus de 40 pays chaque année. Notre rôle est d’agir comme un pont, en fournissant la formation et les services de conseil nécessaires pour que les parties prenantes africaines puissent se lancer avec confiance dans le paysage de la finance islamique. L’objectif est de produire une nouvelle génération de professionnels qui ne comprennent pas seulement les mécanismes de la finance, mais aussi les principes d’éthique et de justice sociale qui définissent notre industrie.
Avec des actifs financiers islamiques mondiaux approchant les 6 000 milliards de dollars, quel est le rôle spécifique d’AlHuda CIBE dans le soutien aux parties prenantes africaines à ce stade ? Que peut offrir votre organisation à ceux qui cherchent à entrer sur le marché de la finance islamique ?
Nous agissons comme conseiller principal tant pour les gouvernements que pour l’industrie privée. Nous disposons également de six programmes d’apprentissage numérique distincts allant de quatre mois à un an pour ceux qui souhaitent entrer professionnellement dans l’industrie. Chaque année, nous organisons des ateliers physiques, des séminaires de recherche et des webinaires dans plus de 40 pays. J’ai personnellement voyagé dans plus de 30 pays africains pour porter ces initiatives, car notre mission est de fournir la formation, les services de conseil et le développement de marché nécessaires pour que les nations africaines prospèrent dans l’industrie financière islamique mondiale.