À Lusaka, la décision ressemble à une mesure technique. Elle pourrait pourtant faire école. Depuis la fin décembre 2025, la Zambie permet à certaines entreprises minières de s’acquitter d’impôts et de redevances en yuan, l’unité du renminbi, en plus des devises habituellement utilisées. Le changement a été confirmé dans une communication de la Banque de Zambie.

L’enjeu est d’abord celui des frictions monétaires. Dans un secteur minier où les flux commerciaux et bancaires sont largement connectés à la Chine, le passage systématique par le dollar crée des coûts de conversion et une exposition accrue au risque de change.

Ne pas effacer le dollar pour autant

Autoriser le paiement en yuan offre une voie plus directe à des opérateurs qui, souvent, encaissent déjà en renminbi ou peuvent s’en procurer plus facilement via leurs banques. L’objectif n’est pas de bannir le dollar, mais d’ajouter une option qui, dans certains cas, fluidifie les règlements et limite la pression sur une devise américaine parfois rare ou chère sur les marchés locaux.

La prudence s’impose néanmoins : la brèche est réelle, le basculement ne l’est pas.

Selon les déclarations du ministre des Finances Situmbeko Musokotwane rapportées par la presse zambienne, environ 73% des paiements fiscaux restent effectués en dollars, 25% en kwacha et 2% en yuan. Autrement dit, le renminbi entre dans la plomberie fiscale, mais à petite dose, sous forme de pilote ou de mécanisme ciblé, surtout pertinent pour les acteurs les plus arrimés à la Chine.

Ce glissement, même marginal, a toutefois une portée stratégique pour un État qui a longtemps souffert d’un manque de devises fortes et d’un calendrier de dette compliqué. Encaisser une partie des recettes publiques en yuan peut faciliter certains paiements liés à la Chine, qu’il s’agisse d’importations, de services ou d’obligations financières. Mais la mécanique n’efface pas les contraintes : le pays conserve des besoins importants en dollars, tandis que le yuan, lui, reste encadré par des contrôles de capitaux et n’offre pas partout la même liquidité qu’une devise pleinement convertible.

De Lusaka à Nairobi : l’effet d’entraînement du renminbi

Si la Zambie sert de laboratoire, c’est parce que l’Afrique est devenue un terrain où la monnaie suit la géographie du commerce. Pékin est le premier partenaire de nombreux pays africains et un créancier majeur pour plusieurs d’entre eux. Dans ce contexte, l’idée d’utiliser davantage le yuan répond à une logique pragmatique : payer la Chine dans sa monnaie, emprunter en yuan lorsque les marchés en dollars se tendent, et réduire l’exposition aux chocs importés depuis la politique monétaire américaine.

Au Kenya, le renminbi est déjà entré dans le débat de la dette. Des analyses indiquent que Nairobi a converti une partie de ses obligations envers la Chine en yuan, et les autorités ont régulièrement évoqué l’intérêt d’un financement libellé en renminbi, notamment via une émission obligataire sur le marché chinois. Il faut rester rigoureux sur le calendrier : on parle davantage d’exploration et de structuration que d’une opération définitivement bouclée, mais la direction est claire, surtout à l’approche d’échéances en dollars et dans un environnement global de taux élevés.

Le continent dispose aussi de précédents qui rendent l’option plus « banalisée ». L’Égypte a émis un instrument de dette en yuan sur le marché chinois fin 2023, présenté comme un moyen de diversifier ses sources de financement. Et en 2025, l’African Export-Import Bank (Afreximbank) a placé son premier « panda bond », un signal important : au-delà des États, une grande institution financière panafricaine juge désormais utile de lever des fonds directement en renminbi. Cette montée graduelle ne transforme pas le yuan en nouvelle monnaie hégémonique. Les chiffres mondiaux le rappellent : la part du renminbi dans les réserves internationales reste faible, autour de 2% au troisième trimestre 2025, et sa part dans les paiements internationaux via SWIFT, bien qu’en progression sur certains cycles, se situe à 2,94% en novembre 2025, après un pic atteint en 2024.

Reste que l’Afrique n’a pas besoin que le yuan devienne une monnaie de réserve dominante pour qu’il gagne en influence. Il suffit qu’il devienne, pays par pays, une monnaie utile : celle qui règle une partie des taxes minières, refinance une tranche de dette, ou finance des importations stratégiques.

La brèche zambienne illustre exactement cette logique. Et c’est pour cela que, du Kenya à l’Égypte, en passant par d’autres capitales africaines en quête de marges de manœuvre, le continent observe attentivement ce test grandeur nature : moins comme un symbole idéologique que comme un arbitrage froid entre coûts, risques et accès à la liquidité.