LETTRE DU MAGHREB. Des médias ont véhiculé de fausses informations sur un prétendu accord militaire qui permettrait à l’armée algérienne d’intervenir en Tunisie.

Être hostile à un régime brutal, autocratique, qui embastille tout opposant, ne signifie pas corroborer la première sornette pouvant lui nuire. Depuis novembre, la rumeur se fait insistante : Alger et Tunis auraient signé un accord militaire permettant à l’Algérie d’intervenir dans un pourtour de cinquante kilomètres sur le territoire tunisien ainsi que « dans les institutions » (présidence, assemblées, télévision nationale…). Une sorte de droit de visite armé, une main mise sur le pays voisin, une vassalisation d’une ampleur rarement atteinte sur le globe.

Côté présidence tunisienne, on est demeuré fidèle à sa doxa : on ne répond pas aux journalistes, une engeance infréquentable, enfin les journalistes qui sont encore en liberté.

En Algérie, idem. Conséquence, on suppute. Que deux délégations algéro-tunisiennes se soient rencontrées récemment au plus haut niveau militaire a rajouté deux dinars dans le juke-box à rumeurs. Comme un quignon jeté aux ingénieurs du chaos, selon l’expression de Gianni Da Empoli (1)passée à la postérité. Sur le fond : rien n’est vrai. Sur la forme : tout est bidon. Et pourtant, la rumeur rebondit de pseudo-médias en ligne tunisiens jusqu’à des journaux fêtant leurs deux cents ans de sérieux en Europe.

L’industrie du complot

Au Maghreb, le complot est une seconde nature. Il s’épanouit dans les cafés, dans des bavardages sans fin entre hommes. Les femmes font de même dans les salons de thé. Sous le soleil d’Afrique du nord, la rumeur est pagnolesque, picrocholine et parfois flamboyante. Ce sont des fariboles que des grandes personnes se racontent pour se distraire. Fut une époque récente où l’on devinait un espion du Mossad derrière chaque palmier. C’était excessif. Un complot ici s’appuie d’un « tout le monde le sait » lourd de signification, d’une source familiale, « mon cousin a un contact à Bouchoucha (caserne située au Bardo), « un politique de mes amis a dit », d’une multitude de « sources ». Tout cela était pour de rire. Dans le nouvel ordre mondial, la guerre est hybride et se mène sur le terrain des « fake news », des raids de trolls et autres Attila de la désinformation. Ce qu’il y a d’inquiétant dans cette fausse nouvelle, c’est qu’elle s’attaque à la seule institution stable en Tunisie : l’armée.

Tunisie, une icône nommée armée

Depuis la révolution, l’armée tunisienne demeure invariablement l’institution – la seule – qui fédère les Tunisiens. Elle caracole en tête dans les sondages quand policiers et politiques sont en queue de classement. En janvier 2011, dans les jours qui ont suivi la chute de la dictature Ben Ali, des tanks étaient judicieusement placés aux intersections et devant les bâtiments officiels. Les enfants venaient offrir des fleurs aux soldats, fleurs qui s’alignaient sur le capot couleur kaki. On a enjolivé l’époque, imprimer la légende. Le général Seriati qui fera toute sa carrière avec Ben Ali – directeur de la sûreté national (1991), chef de la garde présidentielle (2001) – sera arrêté le soir de la fuite de Ben Ali, soupçonné de fomenter une contre-révolution. Il en sortira en 2014 et vivra dans la crainte d’être rattrapé par la justice transitionnelle. Lors d’un rendez-vous dans une maison de La Marsa, à un jet de lacrymo de l’école primaire française, l’homme paraissait éprouvé par la prison et semblait inquiet à l’idée d’y retourner. Ça n’arrivera pas.

Depuis la mise à sac de toutes les institutions issues de la révolution de 2011 (Constitution, Assemblée des représentants du peuple, instances indépendantes) par le président Kaïs Saïed, la police le soutient ardemment quand l’armée ne dit rien mais consent. Elle demeure l’unique recours en cas d’effondrement de la colonie pénitentiaire édifiée par Saïed. La rumeur d’un accord entre les deux armées, plaçant la Tunisienne sous tutelle de l’algérienne, a pour ambition de saper la crédibilité et la souveraineté de la grande muette de Tunisie. Que Saïed ait épousé le régime algérien, personne n’en doute depuis qu’il a brouillé son pays avec le Maroc en prenant fait et cause pour la vision algérienne sur le Sahara occidental, mettant fin à des décennies de neutralité. Mais que l’armée tunisienne avale une couleuvre taille boa de cet acabit, c’est impensable. Une ténébreuse affaire, à suivre.

*Disponible, indispensable et mémorable aux éditions Folio.