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Chaque année, des milliers de tonnes de roches phosphatées quittent les mines du Maroc et de l’Algérie pour rejoindre les usines d’engrais européennes. Ces roches contiennent naturellement du cadmium, un métal lourd toxique qui, une fois épandu sur les champs, ne repart jamais. Depuis des décennies, il s’accumule silencieusement dans la couche arable des sols céréaliers du continent, avant de remonter dans le blé et les pommes de terre que nous mangeons.

Le phénomène n’a rien d’une pollution accidentelle. C’est une conséquence directe et connue de la fertilisation phosphatée, indispensable pour nourrir les cultures. Les industriels français de la fertilisation s’inquiétaient d’un projet de règlement européen car les roches phosphatées qu’ils utilisent proviennent principalement d’Europe, du Maroc ou d’Algérie, et celles-ci contiennent davantage de cadmium que les roches d’origine russe. la géologie nord-africaine impose sa contrainte chimique à l’agriculture européenne, sans que personne n’y puisse grand-chose côté extraction minière.

À retenir

Un métal toxique invisible s’accumule depuis des générations dans les sols européens sans que personne ne puisse l’en extraire
Les réglementations actuelles sont jugées insuffisantes par les experts sanitaires français et européens
Une trajectoire réglementaire stricte est déjà planifiée, mais elle aura un coût pour la filière agricole

Sommaire

Un plafond européen fixé en 2019, mais déjà jugé insuffisant
Le sol ne se purge pas : un stock qui ne fait que grossir
Vers un tour de vis réglementaire, entre 2027 et 2032

Un plafond européen fixé en 2019, mais déjà jugé insuffisant

Face à ce constat, Bruxelles a fini par légiférer. Le règlement (UE) 2019/1009 fixe une limite de 60 mg/kg de P2O5 pour certains engrais phosphatés, une première tentative d’harmonisation à l’échelle du continent. Ce texte établit des règles d’harmonisation pour les fertilisants UE et fixe, pour la première fois au niveau de l’Union, des valeurs limites pour les contaminants dans les produits harmonisés. Un seuil pensé comme un compromis : suffisamment strict pour limiter les apports, assez souple pour ne pas asphyxier une filière dépendante des importations nord-africaines.

La France, elle, a longtemps toléré plus large. Les engrais phosphatés étiquetés « CE » doivent contenir au maximum 60 mg/kg P2O5 et les engrais phosphatés produits pour le marché national doivent contenir au maximum 90 mg/kg P2O5. Un écart réglementaire qui a fini par agacer, jusqu’au Sénat où une pétition a récemment demandé l’application immédiate et stricte du seuil de 60 mg de cadmium par kilogramme de P2O5 pour tous les engrais minéraux phosphatés commercialisés en France, supprimant ainsi la tolérance nationale de 90 mg/kg.

Le sol ne se purge pas : un stock qui ne fait que grossir

Voilà le cœur du problème, et il est presque contre-intuitif : même en réduisant drastiquement les apports d’aujourd’hui, le cadmium déjà présent dans les sols reste là. Ce métal, naturellement présent dans certaines roches phosphatées, ne disparaît pas facilement une fois apporté aux sols et peut être absorbé par certaines cultures. Contrairement à un pesticide qui se dégrade en quelques mois, le cadmium n’est pas biodégradable. Il s’accumule, point final.

Un chercheur de l’Inrae, Thibault Sterckeman, met néanmoins les choses en perspective : les flux entrants de cadmium dans les sols, entre 0,5 et 1 gramme par hectare par an, ne représentent que 0,1 % du stock total de cadmium dans le sol. Un chiffre qui donne le vertige : cela signifie que l’essentiel du cadmium présent aujourd’hui dans nos champs provient d’apports cumulés sur des générations entières d’agriculture, bien avant que la question sanitaire n’émerge dans le débat public.

Résultat concret dans nos assiettes ? Les céréales et les pommes de terre présentent une plus faible concentration en cadmium que d’autres aliments, mais comme ils sont fortement consommés, ils contribuent davantage à l’exposition de la population au cadmium. Ce n’est pas la dose par bouchée qui inquiète les toxicologues, mais la répétition quotidienne, année après année, d’un pain ou d’une purée qui semblent pourtant inoffensifs.

Vers un tour de vis réglementaire, entre 2027 et 2032

Le dossier a repris de la vigueur ces derniers mois. La publication d’une nouvelle expertise de l’Anses en mars dernier a relancé les débats : selon l’agence, une part significative de la population de toutes les classes d’âge dépasse les valeurs sanitaires de référence, et l’Anses recommande d’abaisser la teneur maximale autorisée de cadmium dans les engrais minéraux phosphatés à 20 mg/kg. Une étude publiée en janvier 2026 enfonce le clou : elle montre l’augmentation de l’imprégnation en cadmium de la population française, l’agence pointant du doigt l’alimentation comme source majeure d’exposition, représentant jusqu’à 98 % de l’imprégnation dans la population non fumeuse.

Côté calendrier, le ministère de l’Agriculture a esquissé une trajectoire progressive : passer à 60 mg/kg en 2027, 40 mg/kg en 2030 et 20 mg/kg après une étude d’impact favorable et avant 2038. Au niveau européen, l’article 49 du règlement (UE) 2019/1009 prévoit un réexamen des valeurs limites au plus tard le 16 juillet 2026, qui devrait aboutir à un nouveau seuil européen à 40 mg/kg P2O5 en 2027, avant d’atteindre une limitation à 20 mg/kg P2O5 à un horizon 2032. Le durcissement n’a donc rien d’hypothétique : il est déjà écrit dans les textes, seule reste en jeu la vitesse de mise en œuvre.

Ce virage ne sera pas gratuit. Des procédés industriels de décadmiation existent pour purifier les engrais à la source, mais ils peuvent entraîner une augmentation du prix de l’engrais de l’ordre de 100 € par tonne, ce qui représente un surcoût d’environ 2 € par hectare pour une culture comme le blé. Une somme dérisoire à l’hectare, mais qui, multipliée par des millions d’hectares de céréales cultivés en France chaque année, pèse lourd dans les comptes d’une filière déjà sous tension.

Reste une piste que peu de monde évoque encore : recycler le phosphore plutôt que d’en importer davantage. Réduire la dépendance aux engrais minéraux en recyclant le phosphore présent dans les effluents d’élevage, les boues de stations d’épuration, les urines humaines prélevées à la source ou les os calcinés permettrait de limiter l’accumulation dans les sols, ces alternatives organiques contenant généralement moins de cadmium. Une solution qui existe déjà à petite échelle, mais qui suppose de repenser entièrement la logistique agricole européenne, bien plus profondément qu’un simple abaissement de seuil sur une étiquette d’engrais.