Seule une approche intégrée de la création de valeur permettra aux économies africaines de se développer, de créer de nouveaux emplois et d’accélérer leur transformation.
Selon Phyllis Wakiaga, experte en politique industrielle et ancienne directrice générale de l’Association des industriels du Kenya, les pays africains continueront d’accuser un retard en matière de développement s’ils ne mettent pas en place des politiques d’industrialisation et de création de valeur à la fois cohérentes et efficaces.
« C’est en ajoutant de la valeur qu’un produit génère le plus de richesse. Qu’il s’agisse du thé, du café, du coton ou de n’importe quel autre produit, chaque étape supplémentaire dans la chaîne de valeur augmente sa valeur économique. »
Pour Wakiaga, l’Afrique doit impérativement conserver sur son territoire la richesse générée par sa production en favorisant l’industrialisation, un levier capable d’accélérer le développement du continent, comme ce fut le cas dans les pays aujourd’hui industrialisés il y a un siècle.
Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn
« L’industrialisation est le processus qui permet la création de valeur. Aussi ambitieuse soit-elle, cette stratégie ne peut réussir sans les capacités industrielles nécessaires pour transformer les produits à chaque étape de la chaîne de valeur. »
Les gouvernements ont également un rôle essentiel à jouer. Ils doivent mettre en place des politiques industrielles adaptées et instaurer un environnement favorable aux entreprises afin d’encourager les investissements.
« On parle beaucoup de la nécessité d’adopter les bonnes politiques, mais la véritable question est de savoir si l’ensemble de la chaîne de valeur bénéficie du soutien nécessaire. L’industrie manufacturière repose sur un écosystème qui implique de nombreux acteurs. »
Les agriculteurs et les industriels ont notamment besoin d’un meilleur accès aux intrants, qu’il s’agisse des produits agricoles, des infrastructures de transport, du coût de l’énergie ou encore du financement.
« Si l’ensemble de cet écosystème n’est pas pris en compte, les ambitions resteront au stade des intentions et la création de valeur ne pourra pas se développer pleinement. »
L’un des principaux freins au développement industriel reste le manque de capitaux, en particulier de financements à long terme permettant aux entreprises d’investir sans être pénalisées par des contraintes de trésorerie.
« Pour créer de la valeur, il faut être compétitif. Le capital est un élément fondamental. Il est donc indispensable de disposer de financements abordables et adaptés aux besoins de l’industrie. La production manufacturière s’inscrit dans une logique de long terme. Les entreprises doivent investir dans des équipements, des infrastructures et du fonds de roulement. »
Selon elle, les banques de développement ont un rôle majeur à jouer pour combler ce déficit de financement.
« Il existe une réelle opportunité pour les institutions financières de développement d’offrir des financements plus accessibles et plus adaptés aux besoins de l’industrie. C’est notamment le rôle que pourraient jouer des banques comme Afreximbank. »
Pour Wakiaga, l’industrialisation doit s’appuyer sur des politiques publiques capables d’encourager les investissements privés. Elle plaide notamment en faveur du développement de zones économiques spéciales destinées à soutenir des secteurs encore émergents, comme la transformation du coton.
« Comment rendre ce secteur suffisamment attractif pour convaincre les égreneurs et les filateurs d’investir ? Il s’agit d’une industrie extrêmement capitalistique qui nécessite des équipements coûteux. Il faut donc proposer des financements avantageux. Le coût de l’énergie est également très élevé. Les zones économiques spéciales pourraient offrir des services publics moins coûteux ainsi que des avantages fiscaux. »
L’Afrique est également confrontée à un autre problème majeur : l’obsolescence technologique. De nombreuses usines d’égrenage continuent d’utiliser des équipements dépassés, ce qui réduit leur compétitivité.
Le Kenya, par exemple, possédait dans les années 1970 des entreprises textiles parmi les plus performantes du continent, notamment Kisumu Cotton Mills (Kicomi) et Rift Valley Textiles (Rivatex).
Créée en 1965, Kicomi représentait un débouché essentiel pour les producteurs de coton de la région. Mais l’usine a finalement fermé en raison d’une mauvaise gestion et ses équipements sont restés inutilisés pendant des décennies.
Rivatex, de son côté, a longtemps survécu dans des conditions difficiles avant de bénéficier d’un nouvel investissement associant l’État et le secteur privé, lui permettant ainsi de relancer ses activités.
Avec l’arrivée du coton Bt en Afrique de l’Est, la nécessité de relancer les industries de transformation est devenue encore plus évidente.
L’Afrique produit environ 6 % du coton mondial, mais entre 80 % et 90 % de cette production est exportée sous forme brute. D’importants investissements sont donc nécessaires pour rendre les produits textiles africains plus compétitifs sur les marchés internationaux.
« Nous disposons d’atouts considérables, notamment grâce aux accords de libre-échange qui nous ouvrent les portes des marchés mondiaux. Nous devons donc développer davantage d’industries textiles intégrées et réfléchir à la manière d’optimiser les chaînes de valeur entre les différents pays africains. »
Selon elle, les marchés locaux et régionaux restent largement sous-exploités, malgré leur fort potentiel, en raison des nombreux obstacles tarifaires et réglementaires.
« Je suis convaincue qu’il faut encourager la consommation et la production locales. Que ce soit à travers des initiatives comme “Acheter kenyan, construire le Kenya” ou “Acheter nigérian, construire le Nigeria”, les marchés nationaux constituent un débouché essentiel puisqu’ils sont les plus proches des producteurs. Je vois également un immense potentiel à l’échelle du continent grâce à la croissance de notre population. »
Au Kenya, le coton Bt est aujourd’hui principalement cultivé dans les régions côtières de Kwale et de Lamu, ainsi que dans certaines zones de l’ouest du pays, où de nombreux agriculteurs qui avaient abandonné cette culture ont recommencé à produire grâce à l’amélioration des prix.