Dans un communiqué publié ce 21 janvier, le milliardaire américain Bill Gates, co-président du conseil de la fondation qui porte son nom, a annoncé une initiative conjointe avec la société OpenAI, pour la santé numérique en Afrique. Objectif : utiliser l’intelligence artificielle pour résoudre les problèmes d’accessibilité aux soins, dans des pays où la couverture sanitaire reste un défi.
« Au cours des prochaines années, nous collaborerons avec les dirigeants des pays africains qui sont les pionniers du déploiement de l’IA dans le domaine de la santé », a indiqué le philanthrope. Et d’ajouter : « Dans le cadre de l’initiative Horizon1000, nous visons à accélérer l’adoption d’outils d’IA dans les cliniques de soins primaires, au sein des communautés et au domicile des gens. Ces outils d’IA viendront soutenir les agents de santé, et non les remplacer ».
L’IA comme multiplicateur du capital humain médical
L’argument central de Horizon1000 repose sur un constat largement documenté : l’Afrique subsaharienne fait face à un déficit structurel massif de personnel de santé. Selon l’Organisation mondiale de la santé, la région pourrait enregistrer un déficit d’environ 6,1 millions de professionnels de santé d’ici 2030, alors qu’en 2022, la région ne comptait que 1,55 professionnel de santé pour 1000 habitants, bien loin des 4,45 professionnels recommandés par l’OMS.
Dans ce contexte, l’intelligence artificielle est présentée par la Fondation Gates et OpenAI comme un « multiplicateur » de productivité, capable d’automatiser les tâches administratives, d’améliorer l’aide à la décision clinique ou d’étendre l’accès à des diagnostics à distance. Les bénéfices de ce projet devraient surtout se faire sentir dans la résolution du fameux « dernier kilomètre », c’est-à-dire la difficulté critique d’acheminer des produits médicaux ou des soins jusqu’au patient final, particulièrement dans des zones isolées. L’initiative Horizon1000 prévoit un engagement de 50 millions de dollars en financement, technologies et assistance technique pour accompagner l’adoption de ces outils dans les systèmes de soins primaires africains, avec un premier déploiement au Rwanda.
Cependant, l’échelle du projet reste modeste au regard de la taille des systèmes de santé africains. Les 1 000 centres de santé ciblés représentent une fraction des structures sanitaires du continent, ce qui positionne Horizon1000 davantage comme un démonstrateur technologique et politique que comme un programme de transformation systémique. Cette logique de « proof of concept », c’est-à-dire une démonstration, un prototype visant à valider la faisabilité d’une idée, d’un produit ou d’une technologie avant un développement à grande échelle, s’inscrit dans une stratégie plus large visant à structurer un futur marché de l’IA médicale dans les pays émergents, tout en testant des modèles de déploiement, de gouvernance et de financement.
Médecine traditionnelle : une réalité que l’IA devra intégrer
Si la pénurie de médecins est souvent mise en avant dans les discours sur l’innovation médicale, elle ne reflète qu’une partie de la réalité des systèmes de soins africains. Dans de nombreuses zones rurales, la médecine traditionnelle reste une source majeure, voire principale, de soins pour les populations. L’Organisation mondiale de la santé reconnaît que la médecine traditionnelle constitue un pilier important de la prestation de soins primaires dans plusieurs pays et encourage son intégration dans les politiques nationales de santé, à travers des cadres réglementaires, des normes et des programmes nationaux dédiés.
Certains États africains ont déjà engagé des politiques de structuration du secteur. Au Ghana, une Direction de la médecine traditionnelle et alternative a été créée au sein du ministère de la Santé dès les années 1990, avec un cadre réglementaire pour l’enregistrement des médicaments à base de plantes. Dans plusieurs autres pays, des programmes nationaux ont également été mis en place pour encadrer les tradipraticiens et promouvoir la recherche sur les plantes médicinales, dans le cadre de la stratégie régionale de l’OMS pour l’Afrique.
Cette pluralité des systèmes de soins pose une question centrale pour Horizon1000 : l’IA médicale sera-t-elle conçue uniquement pour renforcer la biomédecine occidentale, ou pourra-t-elle s’articuler avec les pratiques traditionnelles déjà enracinées dans les communautés ? Dans un contexte où les tradipraticiens jouent un rôle clé dans la prévention, la prise en charge et l’orientation des patients, leur exclusion des architectures numériques pourrait renforcer les fractures sanitaires, au lieu de les réduire.
Entre « leapfrogging technologique » et dépendance numérique
Au-delà de l’enthousiasme technologique, Horizon1000 soulève plusieurs questions structurantes. Le modèle économique du projet reste flou : qui financera les infrastructures numériques, le cloud, la formation et la maintenance des outils après 2028 ? Faut-il le rappeler, très peu de pays africains respectent l’engagement pris à Abuja en 2001 de consacrer 15% de leurs dépenses budgétaires à la santé. Selon la Banque africaine de développement (BAD), les pays africains devraient investir 26 milliards de dollars par an dans leurs systèmes de santé pour répondre à l’évolution des besoins dans le secteur, mais seulement 4,5 milliards de dollars le sont effectivement. Et avec les récentes coupes budgétaires de Donald Trump dans l’aide internationale américaine, beaucoup de pays ont dû faire face à des arbitrages budgétaires tendus, dans un contexte où les financements restent difficiles à mobiliser.
La question de la souveraineté des données de santé est également centrale, alors que ces données pourraient alimenter des modèles d’IA globalement utilisés, dans un contexte où les cadres réglementaires africains sont encore en construction. Aussi faudra-t-il résoudre la difficile équation de l’adaptation de populations rurales aux outils IA, alors même que le continent est encore en plein rattrapage technologique sur des outils numériques de base.
Enfin, l’initiative s’inscrit dans une géopolitique émergente de l’IA, où les acteurs privés occidentaux cherchent à définir les standards technologiques et éthiques avant les États. Pour les gouvernements africains, Horizon1000 offre une opportunité de « leapfrogging technologique », mais aussi un test de leurs capacités à imposer des cadres de gouvernance, d’interopérabilité et de souveraineté numérique.