Almonty Industries a annoncé ce 14 septembre la création d’une filiale capable d’agréger, traiter et exporter le tungstène rwandais. Alors que le département d’Etat américain a mis en relation Kigali avec la société basée dans le Montana, l’initiative illustre les efforts croissants de Washington pour faire du Rwanda l’un des points d’entrée africains d’une chaîne d’approvisionnement responsable destinée aux Etats-Unis et, plus largement, à l’Occident.
L’accord annoncé lundi 14 septembre prévoit qu’Almonty détiendra 75% d’Almonty Rwanda, contre 25 % pour l’Etat rwandais. Kigali apporte en contrepartie la concession d’exploration de Shyorongi, un permis de traitement et son appui pour mettre la société en relation avec les détenteurs de licences minières. La coentreprise pourra acheter immédiatement minerais, préconcentrés et résidus de lavage aux producteurs existants, notamment aux exploitants à petite échelle, puis les exporter ou les enrichir. Une unité mobile doit ensuite traiter les résidus près des sites miniers, avant la construction envisagée d’une usine de collecte et de traitement.
La mise en relation d’Almonty et des autorités rwandaises s’inscrit dans le cadre de l’U.S.-Rwanda Framework for Shared Economic Prosperity, conclu en 2025. Lewis Black, PDG d’Almonty, indique que le tungstène rwandais pourra être vendu aux Etats-Unis, mais aussi à des clients en Europe, au Japon et en Corée du Sud.
Sortir de la dépendance chinoise
L’implication des USA dans la mise en place d’une chaine d’approvisionnement responsable pour les industriels occidentaux n’est pas nouvelle. Depuis 2025, la mine de Nyakabingo, exploitée par Trinity Metals, fournit du concentré au raffineur américain Global Tungsten & Powders. En juin 2026, Trinity indiquait que ses expéditions pouvaient représenter jusqu’à 20% de la consommation mensuelle américaine de concentré primaire. La nouvelle plateforme d’Almonty pourrait élargir cette contribution au-delà de Nyakabingo, présentée par son propriétaire comme le plus grand producteur de tungstène du continent.
Cet activisme américain s’explique d’abord par la structure du marché. Le tungstène est indispensable dans l’aéronautique, l’électronique, les semi-conducteurs et certains équipements militaires. Or, l’offre mondiale reste exceptionnellement concentrée. L’U.S. Geological Survey estime la production chinoise à 67 000 tonnes de tungstène contenu en 2025, sur un total mondial de 85 000 tonnes. Le Rwanda se situe parmi les dix premiers producteurs mondiaux.
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Cette concentration est devenue plus problématique depuis le durcissement par Pékin de ses contrôles à l’exportation en février 2025. Pour le Pentagone, l’enjeu va devenir encore plus pressant. A partir du 1er janvier 2027, ses règles d’approvisionnement étendront aux étapes d’extraction et de production du minerai l’interdiction portant sur certains produits en tungstène provenant notamment de Chine. Pour les fournisseurs de tungstène métal ou d’alliages lourds destinés aux programmes militaires américains, connaître et documenter l’origine du minerai devient donc une exigence beaucoup plus forte.
Le défi de la provenance du minerai
Pour l’Europe et les Etats-Unis l’ambition d’une chaine d’approvisionnement responsable en tungstène depuis le Rwanda se heurte toutefois à l’un des sujets les plus sensibles du secteur minier des Grands Lacs. Le tungstène fait partie, avec l’étain et le tantale, des minerais dits « 3T », soumis depuis plus d’une décennie à des dispositifs de traçabilité destinés à empêcher que leur commerce finance des groupes armés en République démocratique du Congo.
Or l’agrégation de minerai auprès de nombreux petits détenteurs de licences, qui constitue justement l’un des intérêts du modèle Almonty, augmente aussi le nombre de fournisseurs dont il faudra contrôler la production et la provenance. Les chiffres publiés par l’International Tin Supply Chain Initiative (ITSCI) en juillet 2026 montrent l’ampleur du défi. Le programme de traçabilité affirme que les exportations de concentré de tungstène qu’il a suivies au Rwanda ont diminué de 18 % en 2025, alors que les statistiques rwandaises faisaient état d’une hausse de 10 %.
Surtout, les volumes suivis par l’ITSCI représentaient moins de la moitié des exportations rwandaises de tungstène. L’organisation reconnaît elle-même des risques élevés de fraude concernant la production locale et les mouvements transfrontaliers. De son côté, l’ONG Global Witness, basée à Londres, documente depuis plusieurs années des failles possibles dans ces circuits. Son enquête la plus récente, publiée en juin 2026, porte principalement sur le coltan provenant de Rubaya, en RDC, et affirme que du minerai lié au conflit a été introduit au Rwanda avant d’intégrer des chaînes d’approvisionnement internationales.
L’importance que pourra prendre le Rwanda dans l’approvisionnement occidental dépendra donc autant des volumes mobilisés que de la crédibilité des contrôles mis en place. Avec 1 300 tonnes produites en 2025 selon l’USGS, le pays ne peut à lui seul remplacer la Chine. Mais l’existence d’une production significative lui donne une place importante dans la recherche de tonnes non chinoises.
La RDC reste l’autre pièce africaine du puzzle. Sa production de wolframite (minerai de tungstène) est bien plus modeste et largement artisanale, mais elle dispose d’un potentiel qui pourrait à terme compléter l’offre régionale si des circuits formalisés et vérifiables peuvent y être aussi développés.