ANALYSE. La politique américaine au Venezuela réveille pour le continent le spectre des interventions occidentales et alerte sur les risques d’une recolonisation de l’Afrique, avertit le politologue Adrien Poussou.
Lorsque les commentateurs des plateaux de télévision auront fini de rappeler que l’agression du Venezuela par l’Amérique de Donald Trump, qui a culminé avec l’arrestation et la déportation de Nicolas Maduro aux États-Unis pour y être jugé sur des accusations de narcotrafic et de corruption, est un acte lourd de conséquences pour l’ordre international issu de la Seconde Guerre mondiale, ils s’apercevront vite que la séquence s’inscrit pleinement dans le sens de l’Histoire. Car au-delà de l’image du shérif en ville se comportant en pire cow-boy prêt à dégainer son pistolet pour supprimer les têtes qui ne lui plaisent pas, elle montre que l’humanité est en train de renouer sous nos yeux à ses sombres périodes d’inhumanité, basculant à nouveau dans une ère de guerre perpétuelle.
Le précédent Maduro : la fin du droit, le règne de la force
Certes, cette intervention unilatérale des États-Unis viole non seulement l’esprit des Nations Unies, fondé sur le respect de la souveraineté des États et la résolution pacifique des différends, mais aussi la lettre même de la Charte de l’ONU, adoptée en 1945 à San Francisco. Celle-ci interdit explicitement l’usage de la force contre l’intégrité territoriale et l’indépendance politique d’un État, sauf en cas de légitime défense ou d’autorisation du Conseil de sécurité. Or, l’opération menée par les forces spéciales américaines, sous le prétexte que le Venezuela représenterait une « menace à la sécurité nationale » de Washington, contourne ces principes fondateurs. Pire, elle rappelle les heures sombres des interventions impérialistes du XIXe siècle dans lesquelles les grandes puissances se permettaient d’imposer leur volonté par la baïonnette.
Les néo-empires en embuscade
Certes, en agissant de la sorte, le président américain, RÉélu en 2024 dans un climat de polarisation extrême du monde, fournit là aux néo-empires – Russie, Chine, Turquie, Inde, et même l’Iran des Ayatollahs – une justification inespérée pour régler leurs comptes avec des ennemis réels ou imaginaires, et que l’opération consacre la légitimation des changements de régime par la force. Mais il suffit d’écouter les discours de Xi Jinping, Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan, Narendra Modi et Ali Khamenei pour mesurer l’ampleur de cette dérive. Ces leaders ne cessent de proclamer la nécessité de « promouvoir une ère nouvelle » dans laquelle le droit international sera purement et simplement supprimé, au motif que ce serait le « diktat funeste de la démocratie libérale ». D’ailleurs, lors du récent Congrès du Parti communiste chinois, organisé en octobre 2025, le président chinois a évoqué la nécessité d’acter un « nouveau modèle de relations internationales » dans lequel la souveraineté de son pays l’emporterait sur toutes les normes multilatérales, justifiant ainsi les préparatifs d’une réunification forcée avec Taïwan.
Le maître du Kremlin justifie sa tentative d’annexer l’Ukraine et ses visées sur la Moldavie par les supposées intentions belliqueuses de l’OTAN contre la Russie. En Turquie, le chef de l’État parle de plus en plus d’un « nouveau pacte ottoman » pour réaffirmer l’influence régionale de son pays, avec des incursions en Syrie et en Irak. Le Premier ministre indien invoque un « Hindutva global » pour contester les frontières héritées de l’empire britannique, notamment au Cachemire. Le Guide de la révolution iranienne, lui, prône un « axe de la résistance » contre l’Occident. Ce qu’il cherche en réalité, c’est étendre l’influence de l’Iran au Moyen-Orient sans se heurter aux entraves internationales.
Points communs
La vérité, c’est que l’ensemble de ces dirigeants ont un point commun avec Donald Trump : tous ne dissimulent pas leur haine de la mondialisation qu’ils considèrent comme une menace contre leur pouvoir absolu. Chacun d’eux n’a cure des populations qu’ils gouvernent, traitant les citoyens comme de simples pions dans un grand jeu stratégique. Ils nient l’État de droit au profit d’un arbitraire personnel. Tous méprisent le droit international et les droits fondamentaux humains. Ils agressent la presse indépendante, – avec les fermetures de médias en Turquie, la censure féroce pratiquée en Chine et les assassinats de journalistes en Russie –, et écrasent impitoyablement toute opposition, comme en témoignent les emprisonnements massifs des contestataires musulmans en Inde ou les exécutions sommaires de manifestants en Iran. En clair, ces autocrates montrent les muscles pour préparer les esprits aux conquêtes territoriales qu’ils projettent d’organiser. Par exemple, avec son « America First », Donald Trump, qui a retiré les États-Unis de nombreux accords multilatéraux, allant du Pacte de Paris sur le climat à l’accord sur le nucléaire iranien, s’inscrit dans la lignée de Vladimir Poutine dont il est l’un des admirateurs, lequel a estimé que la chute de l’ex-Union soviétique était la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle.
Le continent africain, cible et terrain de jeu des ambitions globales
De fait, pour les Africains, la question est simple, sinon simpliste : et l’Afrique dans tout cela ? En effet, le continent aurait tort de penser que ces néo-empires se contenteront de leurs ambitions régionales immédiates. Croire que la Turquie se bornera à élargir ses frontières à la Syrie et à l’Irak, où elle mène déjà des opérations militaires contre les Kurdes et les forces pro-Assad, relève de la naïveté. À preuve, Recep Tayyip Erdogan, qui rêve d’un califat moderne, lorgne sur la Libye et le Soudan, pays dans lesquels des mercenaires turcs sont déployés. C’est être moins rigoureux que d’imaginer la Chine se limiter seulement à reprendre Taïwan par la force, puisque, avec son initiative « Belt and Road », Pékin a déjà endetté de nombreux pays africains grâce à des prêts opaques, faisant main basse sur des actifs importants au Kenya et en Zambie, tout en installant une base militaire à Djibouti.
La Russie ne se contentera pas que de l’Ukraine ou la Moldavie. Malgré les sanctions occidentales, Moscou consolide ses gains et étend son influence en Afrique centrale à travers des groupes comme Wagner (rebaptisé Africa Corps), lesquels offrent des services de sécurité en échange de concessions minières au Mali, en Centrafrique et au Soudan. L’Inde ne pourra se satisfaire de la reprise du Cachemire ; New Delhi a investi dans l’océan Indien et en Afrique de l’Est, grâce à des partenariats militaires au Kenya et en Tanzanie, visant à contrer l’expansion chinoise. Quant à Donald Trump, ses prochaines cibles ne se limitent pas à l’Iran – qu’il menace de frappes préventives –, au Canal de Panama – qu’il a évoqué comme un actif stratégique à “reprendre” – ou au Groenland – qu’il veut acheter à tout prix. Il se pourlèche les babines littéralement devant les ressources de la République démocratique du Congo. Il n’est donc pas besoin de souligner que dans leur quête territoriale, tous ces acteurs voudront soumettre l’Afrique, continent riche en minerais critiques (cobalt, lithium, terres rares) essentiels à la transition énergétique et aux technologies de pointe.
La religion comme prétexte à la projection de puissance
En outre, leurs entreprises de sanctification de la guerre s’appuient sur la religion, un outil puissant pour mobiliser les masses et justifier les agressions. Vladimir Poutine restaure les cathédrales orthodoxes et se pose en défenseur de la « Sainte Russie » en invoquant une mission divine contre l’Occident décadent. Il pourra être tenté d’étendre ses interventions en Afrique pour « protéger » les communautés orthodoxes en Éthiopie ou en Égypte.
Narendra Modi s’emploie à faire de l’Inde un État hindouiste, avec des lois anti-conversion et des pogroms contre les musulmans, légitimant une expansion vers des régions à forte diaspora indienne en Afrique de l’Est, comme l’Ouganda ou l’Afrique du Sud.
L’Iranien Ali Khamenei se fait le héraut du chiisme, exportant la révolution islamique vers le Liban et la Syrie, mais aussi vers des pays africains comme le Nigeria, où des milices pro iraniennes commencent à émerger.
En 2020, Recep Tayyip Erdogan a transformé Sainte-Sophie en mosquée. Ce dernier fait également la promotion d’un sunnisme ottoman, avec des visées sur la Somalie et la Libye. Enfin, Donald Trump se présente comme le défenseur des chrétiens du monde entier, invoquant une « croisade » contre l’islam radical.
C’est au prétexte de protéger les chrétiens qui seraient victimes des musulmans que Donald Trump a bombardé l’État de Sokoto, dans le nord-ouest du Nigéria, en décembre 2025. Sous le couvert d’une opération antiterroriste contre Boko Haram, ces frappes ont causé des centaines de victimes civiles. Et vraisemblablement, l’Oncle Sam ne s’est pas donné la peine de prévenir les autorités nigérianes avant les frappes – ce qui marque une ingérence directe dans les affaires internes de ce pays d’Afrique de l’Ouest.
Dissuasion perdue, vulnérabilité accrue : le piège africain
Par ailleurs, dans la stratégie nationale de défense publiée en décembre dernier par son administration, le président américain a accusé les Européens de favoriser un supposé « grand remplacement », une théorie conspirationniste popularisée par des idéologues d’extrême droite. Mais c’est aux Africains qu’il pensait implicitement, voyant dans les flux migratoires subsahariens une menace démographique pour l’Occident. À preuve, dans la foulée de cette charge, il s’est attaqué aux Somaliens vivant sur le territoire américain. Au nom d’une pseudo-supériorité ethnique il s’en prend à l’Afrique du Sud, critiquant ouvertement le gouvernement du président Cyril Ramaphosa pour sa « gestion chaotique » et accusant Pretoria de persécuter les fermiers blancs. Comme on le constate, curieusement, Donald Trump s’attaque aux deux pays africains considérés comme des puissances militaires : le Nigeria avec son armée de plus de 200 000 hommes et ses ressources pétrolières, et l’Afrique du Sud, dotée d’une industrie de défense sophistiquée héritée de l’ère apartheid. Il n’hésitera pas à les bombarder si nécessaire, comme l’indiquent les simulations militaires du Pentagone révélées par des fuites.
C’est dire que la recolonisation de l’Afrique n’est plus une simple hypothèse farfelue, mais une perspective tangible, parce que le continent n’a pas les moyens militaires de se défendre et manque cruellement de volonté de puissance collective. L’Union africaine reste un forum diplomatique sans véritable force armée ; ses missions de paix, comme en Somalie ou au Sahel, dépendent souvent de financements extérieurs et de troupes onusiennes.
Le seul pays africain qui devait disposer de la dissuasion nucléaire – l’Afrique du Sud, qui a développé un programme atomique dans les années 1970-1980 – y a renoncé en 1991, sous pression internationale, démantelant ses six ogives pour adhérer au Traité de non-prolifération.
Face à des puissances comme la Chine, qui déploie des bases en Afrique (Djibouti) et investit dans des infrastructures pour sécuriser ses approvisionnements en minerais, ou la Russie, qui forme des alliances avec des régimes autoritaires pour exploiter l’or et les diamants, l’Afrique redevient un terrain de jeu pour les impérialismes.
En d’autres termes, penser que d’ici trois ans, en 2029, Donald Trump ne serait plus président et que les choses rentreront dans l’ordre n’est pas l’expression d’une grande responsabilité. À l’instar de Vladimir Poutine, qui a modifié la Constitution russe en 2020 pour se maintenir au pouvoir jusqu’en 2036, et de Xi Jinping qui a aboli les limites de mandats en 2018 pour un règne à vie –, le président américain pourrait s’octroyer les pleins pouvoirs et s’offrir une longévité exceptionnelle en brandissant des « menaces existentielles » pour réformer la Constitution américaine.
L’agression du Venezuela n’est que le symptôme d’une époque où les forts imposent leur loi aux faibles. L’urgence pour le continent est claire : se doter des capacités pour se défendre, en investissant dans une défense continentale, en développant des industries d’armement locales. Inutile de rappeler que sans un grand dessein politique panafricain, l’Afrique moderne sera condamnée à subir la domination des autres. Pourtant, comme dirait le professeur Théophile Obenga, le malheur peut se manifester encore. Les puissances, aux Amériques, en Europe, en Asie, ignorent la charité. La loi qui prévaut et décide est celle du plus fort. Le faible n’est pas le convive désiré à la table des néo-empires, toujours plus dominateurs.
*Adrien Poussou est Ancien ministre centrafricain de la Communication et expert en géopolitique.