Karima Khatim, la conseillère municipale du Blanc-Mesnil (93) a claqué la porte de La France insoumise (LFI) ce 30 décembre 2025. Présidente de la Fédération franco-algérienne de consolidation et du renouveau– ex-Association d’amitié franco-algérienne (AFA)– elle revendique haut et fort une double identité totale: «nous sommes 100% Français et 100% Algérien» affirme-t-elle au lendemain du clash dans un média algérien, martelant cette formule comme un défi à quiconque en douterait. Se proclamer pleinement algérienne tout en étant pleinement française serait même un acte de résistance selon elle.

Mais derrière ces termes, la véritable raison de son courroux est limpide: le régime d’Alger et le Polisario. Deux différends majeurs qui ont mis le feu aux poudres, impliquant deux autres femmes du mouvement insoumis. D’une part, Sophia Chikirou, députée LFI de Paris et proche de Jean-Luc Mélenchon, a affiché un soutien à un ennemi juré d’Alger: le Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie (MAK). Chikirou a publiquement contesté la classification farfelue par le régime d’Alger du MAK en tant qu’organisation terroriste, et s’est érigée, avec beaucoup de dignité, contre la pressentie demande du président Abdelmadjid Tebboune d’échanger Christophe Gleizes, le journaliste français embastillé en Algérie, contre Aksel Bellabbaci, vice-président du MAK qui vit en France. Pour Karima Khatim, voir une cadre insoumise défendre «des personnes insignifiantes aux yeux des Algériens» et soutenir ceux «qui cherchent à déstabiliser un pays étranger» (sous-entendu l’Algérie) est un crime de lèse-majesté. Elle étrille donc Sofia Chikirou sur son compte X fustigeant des propos «hostiles à l’Algérie». En creux, Khatim reproche à Mélenchon de ne pas avoir sanctionné Chikirou pour cette entorse à ce qu’elle considère comme la doxa: ne jamais déplaire à Alger.

D’autre part, Rima Hassan, députée européenne et figure de proue du parti, a commis un péché capital: elle a osé revoir sa position sur le Sahara marocain, exprimant de plus en plus son soutien au plan marocain qu’elle considère– une position qualifiée de ralliement au «régime colonialiste marocain» par Khatim. Ce revirement de Hassan, perçu comme une trahison, a été vécu par Karima Khatim comme un coup de poignard. «Nous l’avions soutenue et accompagnée, pensant qu’elle incarnait une voix libre», déclare-t-elle avec amertume à la presse algérienne. En clair, la conseillère municipale reproche à Rima Hassan d’avoir retrouvé la raison sur le Polisario, là où elle aurait voulu qu’elle demeure inflexible dans le déni des réalités. Pas de doute: toute divergence sur l’Algérie ou le Sahara relève de la faute impardonnable.

0% loyale à la France

Où se situe la loyauté d’une élue de la République française qui se déclare, dans le même souffle, entièrement d’un autre pays? Ses propres déclarations ne dissipent pas le doute, bien au contraire. «Ça nous rassure de savoir que notre patrie l’Algérie sera toujours derrière nous», confiait-elle ainsi sur Radio Algérie en 2023. Employer sans détour le terme de patrie pour parler de l’Algérie, lorsqu’on exerce un mandat électif en France, trahit une ubiquité profonde. Une formule grandiloquente censée illustrer un rôle de télégraphiste du pouvoir d’Alger, mais qui résonne plutôt comme l’aveu d’une allégeance intolérable. Sur un plateau de CNews, son zèle à défendre systématiquement Alger lui a valu cette interpellation cinglante de l’animateur: «Vous ne défendez que l’Algérie! Défendez la France!». Mais elle persiste et signe, se drapant dans une posture messianique au-dessus des nations, tout en dédouanant systématiquement le régime algérien de ses torts.

Cette dualité assumée fait d’elle une personnalité pleine de contradictions, communautariste, qui préfère les Franco-Algériens aux autres français, arrivée en politique pour servir l’Algérie et sa feuille de route, avec 0% de fiabilité si demain il faut choisir entre la France qui l’a vu naitre et à qui elle doit tout et le bled mythifié de ses parents. C’est aussi l’archétype de ces élus binationaux qui servent deux maîtres. Son départ fracassant de LFI, le 30 décembre dernier, jette une lumière crue sur les tiraillements identitaires et politiques d’un grand nombre de politicards franco-algériens.

Leur façade se lézarde à l’examen des prises de position concrètes. Combative pour certaines causes, silencieuse sur d’autres, ils naviguent à vue en fonction des intérêts de leur «autre patrie». Ainsi, en France, Karima Khatim dénonce bruyamment le racisme ou l’islamophobie– n’hésitant pas à instrumentaliser des drames nationaux à des fins politiciennes. L’ancien ambassadeur de France à Alger, Xavier Driencourt, note dans son ouvrage «France-Algérie, le double aveuglement» (l’Observatoire, 2025) que Khatim a exploité la mort tragique de Nahel (jeune Franco-Algérien tué par la police) en parlant de «racisme systémique», exactement dans la ligne du discours officiel d’Alger. Une indignation à géométrie variable, car pendant qu’elle fustige la France, elle se garde bien de critiquer les graves abus commis en Algérie.

En effet, la même Karima Khatim affiche une bienveillance aveugle envers le régime algérien. Jamais un mot plus haut que l’autre sur la répression massive qui s’abat sur les militants kabyles ou les manifestants du Hirak en Algérie. Au contraire, elle relaie fidèlement la propagande d’État, allant jusqu’à reprendre la novlangue du pouvoir algérien pour qualifier le MAK de «groupuscule terroriste». Toujours prompte à minimiser les torts d’Alger, elle apparaît comme une porte-parole officieuse du gouvernement Tebboune en France.

Une élue propulsée par Alger

Son parcours révèle une proximité structurelle avec les cercles de pouvoir d’Alger. Peu de Français ont entendu son nom, mais à Alger on la connaît bien. En 2024, elle a officié comme coordinatrice de la campagne électorale d’Abdelmadjid Tebboune en Île-de-France pour l’élection présidentielle algérienne. Autrement dit, pendant qu’elle portait l’étiquette LFI en France, Mme Khatim faisait campagne pour le président algérien depuis Paris: un véritable dédoublement politico-diplomatique inédit. Cette implication directe dans la politique d’un pays étranger, sans en informer clairement les électeurs français, a de quoi troubler. D’ailleurs, lorsqu’elle est invitée sur les plateaux télé, la militante omet soigneusement de préciser ce rôle de directrice de campagne de Tebboune. «Scandale d’ingérence et de double allégeance!», s’indigne un commentateur à propos de cette cachoterie, révélée après son passage sur CNews. En effet, on ne peut qu’y voir un conflit d’intérêts flagrant: comment servir honnêtement les administrés d’une ville française tout en faisant élire un chef d’État étranger?

Elle assume également des fonctions dans la nébuleuse du lobby pro-Alger en France. En tant que présidente de la Fédération franco-algérienne de consolidation et du renouveau, elle participe à des opérations de lobbying en faveur du régime algérien. Cette association, fondée en 2023, n’est en réalité que le prolongement des objectifs du pouvoir d’Alger sur le sol français. La preuve? Avant même sa création officielle, le quotidien officiel du pouvoir El Moudjahid annonçait sa mise en place comme un outil au service du programme du président Tebboune, destiné à «soutenir haut et fort la concrétisation de l’Algérie nouvelle» en France. Le conseil d’administration de cette fédération est d’ailleurs éloquent: on n’y trouve quasiment que des élus (adjoints, conseillers municipaux, départementaux) d’origine algérienne, tous issus de la mouvance de gauche ou écologiste française. Autant de courroies de transmission de l’agenda d’Alger dans les institutions de France. Xavier Driencourt va jusqu’à estimer, dans son ouvrage, que «la conquête de municipalités et l’intrusion dans la politique française semblent constituer un objectif du pouvoir algérien», qui peut s’appuyer sur ce vaste réseau d’élus acquis à sa cause. Le constat est sans appel: Karima Khatim n’est pas une comète isolée, mais bien l’une des figures d’un dispositif structuré d’influence.

Comment une inconnue du grand public a-t-elle pu grimper si vite dans l’appareil militant puis sur une liste électorale? Certains chuchotements évoquent des appuis en haut lieu et des relations intimes avantageuses. Il se murmure que Mme Khatim doit en partie son ascension à des proximités troublantes dans les allées du pouvoir (tant parisien qu’algérois). Ces rumeurs laissent entendre que la politique et la séduction auraient pu aller de pair dans son parcours. La trajectoire sans éclat de Karima Khatim montre qu’elle a su s’attirer les faveurs de parrains influents. Reçue naguère par l’ex-Premier ministre Dominique de Villepin dans le cadre d’échanges franco-algériens, proche de figures de la diaspora et active dans tous les cercles où Alger fait entendre sa voix, elle a tissé un réseau solide. Diplômée en management et en administration publique en France, elle dispose du vernis intellectuel pour légitimer ses ambitions. Son profil de bonne élève de la diversité, cumulant les distinctions (on l’a même vue se présenter comme «ambassadrice de la paix» dans une organisation suisse), a sans doute facilité son intégration dans le paysage LFI de Seine-Saint-Denis. Dès lors, devait-on s’étonner de la voir avancer comme un cheval de Troie des intérêts algériens au sein de LFI?

L’engagement pour le Polisario

Son engagement passionné en faveur du Front Polisario en est l’illustration la plus flagrante. Karima Khatim multiplie les déclarations enflammées sur le Sahara occidental, embrassant sans nuance la cause indépendantiste soutenue par Alger. «Le peuple sahraoui a le droit de choisir librement son destin», clame-t-elle. Sur les réseaux sociaux, on l’a vue poser tout sourire devant le drapeau de la RASD lors de rassemblements de soutien. Cette ferveur idéologique flirte dangereusement avec le négationnisme dès qu’il s’agit d’évoquer les réalités du terrain. A-t-on jamais entendu Karima Khatim prononcer un mot sur la dictature implacable qui sévit dans les camps de Tindouf? Ces camps, installés en territoire algérien, sont dirigés par le Polisario d’une main de fer: des milliers de familles y vivent privées de droits élémentaires et maintenues dans l’endoctrinement. On y détourne l’aide humanitaire, on y pratique le travail forcé et le recrutement militaire d’enfants– des faits abondamment documentés par d’anciens otages et ONG indépendantes. Mais sur tout cela, silence radio de Karima Khatim. Pour elle, le Sahara occidental demeure une carte postale révolutionnaire figée. Les exactions du Polisario, la souffrance des séquestrés de Tindouf ou la responsabilité écrasante de l’Algérie dans ce conflit prolongé ne font pas partie de son récit. Une omission coupable qui en dit long sur son parti-pris. Derrière les slogans enflammés de défense des peuples opprimés, Karima Khatim choisit ses causes en fonction d’une propagande bien précise, celle d’Alger.

Cette posture s’inscrit d’ailleurs dans une bataille voulue par Tebboune avec la politique étrangère de la France. Paris soutient aujourd’hui le plan d’autonomie marocain pour le Sahara. Or, Mme Khatim milite à rebours, appelant presque à la guerre sur le territoire, sans égard pour les efforts diplomatiques. Il y a là plus qu’une divergence d’opinion: pour une élue française, c’est un alignement pur et simple sur les positions d’une puissance étrangère, en l’occurrence l’Algérie. Et cela, Karima Khatim le revendique ouvertement, au risque de saborder la cohérence de son propre camp politique.

Une «patriote» de l’Algérie, pas de la France

Il n’est dès lors pas étonnant que son départ de LFI ait été accueilli avec soulagement par certains. Karima Khatim est partie, dénonçant la «haine de l’Algérie» qu’aurait manifestée son parti, mais beaucoup y verront la fin d’une équivoque intenable. Comment un mouvement politique national pouvait-il garder en son sein une élue qui, de son aveu même, serait prête à en découdre pour un drapeau étranger? En quittant LFI, Mme Khatim a simplement officialisé un état de fait: elle n’a jamais vraiment appartenu à la famille politique française, son cœur battant ailleurs.

Karima Khatim pense sans doute avoir un avenir dans l’espace militant transnational qu’elle s’est choisi. Elle se trompe. Alger se débarrassera d’elle dès qu’elle ne sera plus en mesure de servir l’agenda du régime militaro-politique. En France, son exemple servira d’avertissement. Il rappelle la nécessité de distinguer les vrais défenseurs de l’intérêt général de ceux qui, sous couvert de diversité, jouent un double jeu dangereux. La République se méfiera dorénavant de ces élus à la carte de visite tricolore, mais au cœur tourné vers un autre horizon. Karima Khatim, l’élue sans racines, aura incarné jusqu’au bout cette contradiction fondamentale– et c’est peut-être mieux ainsi qu’elle poursuit son chemin en dehors des rangs de LFI.