Le présentateur de l’émission de France 2 raconte au « Point » les pressions entourant la diffusion de son enquête sur les rapports franco-algériens.
Lorsqu’elle lance, en avril 2025, une enquête sur la crise franco-algérienne, l’équipe de « Complément d’enquête » sait qu’elle s’attaque à un sujet inflammable.
Elle est pourtant loin d’imaginer que son travail suscitera la colère du président Abdelmadjid Tebboune, déclenchera la vindicte des médias officiels algériens et provoquera un nouvel accès de fièvre entre Paris et Alger. Plus surprenant encore : l’enquête s’est attiré les foudres de Ségolène Royal, en visite diplomatique en Algérie. Comment cette émission s’est-elle retrouvée au cœur d’une tempête politico-médiatique sur les deux rives de la Méditerranée ?
Tout commence le mercredi 21 janvier, lors de la diffusion des extraits de promotion du programme, intitulé « Rumeurs et coups tordus : secrets entre la France et l’Algérie ». On y découvre notamment l’ancien ambassadeur de France à Alger, Xavier Driencourt – bête noire du régime –, une séquence sur la surveillance d’opposants par les services secrets algériens, ainsi qu’un récit de la tentative d’enlèvement, en avril 2024, de l’activiste Amir DZ, dont Tebboune réclame inlassablement l’extradition.
L’alerte est aussitôt donnée au palais d’El Mouradia. La présidence décide d’une riposte immédiate via un brûlot de l’agence officielle APS. Validé au plus haut sommet de l’État, ce texte s’attaque au documentaire avant même sa diffusion, accusant France Télévisions de relayer les thèses de l’extrême droite. Xavier Driencourt y est qualifié de « faux diplomate » et d’« homme sale », tandis qu’Amir DZ est dépeint en « dealeur de drogue, maître chanteur et voyou ».
Réunion de crise à El Mouradia
La diffusion intégrale, le jeudi soir, provoque ensuite l’embrasement. Abdelmadjid Tebboune explose de colère. Plus que la mise en cause de ses services secrets, ce sont les propos insultants d’Amir DZ qui l’exaspèrent : l’activiste le traite de « voyou » devant des millions de téléspectateurs.
L’irritation de Tebboune est à son comble lorsqu’il voit apparaître à l’écran Stéphane Romatet. L’ambassadeur de France en Algérie s’exprime sur les relations bilatérales depuis son appartement parisien, où il réside depuis son rappel en avril 2025. Pour le président algérien, c’est un affront. Il fait convoquer le chargé d’affaires de l’ambassade de France à Alger. Reçu le samedi 23 janvier par le secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, le diplomate français se voit reprocher – en des termes officiellement courtois mais fermes – le contenu d’une enquête que l’Algérie estime validée par Paris. La participation de l’ambassadeur Romatet en serait, selon Alger, la preuve irréfutable.
Le dimanche, une réunion de crise se tient à El Mouradia. Deux décisions radicales sont entérinées : l’ambassadeur de France est désormais considéré comme persona non grata, et la famille du journaliste Christophe Gueugneau, qui purge une peine de sept ans de prison à Tizi Ouzou, sera privée de son droit de visite. Ces sanctions ne sont pas notifiées officiellement, mais fuitent via la chaîne ALG24, organe officieux de la présidence.
L’épisode Ségolène Royal
C’est alors que Ségolène Royal, fraîchement élue présidente de l’Association France-Algérie (AFA), s’immisce dans le conflit. Reçue par Tebboune, elle reprend à son compte certains éléments de langage du pouvoir algérien. Elle confie aux médias locaux avoir refusé de participer au documentaire après l’avoir visionné, le jugeant « totalement injurieux » pour l’Algérie. Elle va jusqu’à suggérer que le reportage a été « orienté » car initié sous le ministère de Bruno Retailleau.
En désignant l’ancien ministre de l’Intérieur, Mme Royal conforte le récit d’Alger. Pourtant, les coulisses de la production racontent une tout autre histoire. Contacté par « Le Point », Tristan Waleckx, présentateur de l’émission, explique que Ségolène Royal avait exigé de visionner le sujet avant de s’installer sur le fauteuil rouge. « Nous l’avons exceptionnellement autorisé en raison de la sensibilité du sujet, après qu’elle a signé un engagement écrit de participer. Elle s’est finalement dédite après avoir tenté de faire pression pour supprimer des passages », précise-t-il.
Le vendredi 16 janvier, après avoir visionné une copie à son domicile, Ségolène Royal se braque. Elle exige la suppression de la séquence sur Amir DZ et conteste l’opportunité de divulguer des documents « secret-défense » sur les services algériens. Face au refus de la rédaction, elle rompt le dialogue le dimanche 18 janvier.
Le lundi 19 janvier, c’est au tour du recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-eddine Hafiz, d’adresser une mise en demeure à l’équipe pour demander le retrait de son intervention, invoquant des propos « injurieux » tenus par d’autres témoins à l’égard du président algérien. Là encore, la rédaction refuse, au nom de l’équilibre des points de vue.
Quant à l’influence supposée de Bruno Retailleau, elle relève du fantasme, selon l’équipe de « Complément d’enquête ». L’ancien ministre de l’Intérieur a décliné toutes les sollicitations des journalistes, que ce soit durant son passage à la Place Beauvau ou après son départ en septembre 2025. Aucun échange, même informel, n’a eu lieu.
Cette affaire démontre une fois de plus que, dans la relation franco-algérienne, le moindre reportage peut se transformer en séisme diplomatique.