Lors de la conférence de presse conjointe tenue au complexe présidentiel d’Ankara, Recep Tayyip Erdoğan a rappelé sans ambiguïté l’ambition turque : « Nous avons réaffirmé notre engagement envers l’objectif de 5 milliards de dollars de volume des échanges avec le Nigeria », a-t-il fait savoir. Pour Ankara, le Nigeria ne constitue pas un partenaire parmi d’autres. Avec près de 230 millions d’habitants, la première économie et la première puissance démographique d’Afrique est perçue comme un pivot régional, mais aussi comme un relais stratégique de l’influence turque sur le continent. La création annoncée d’un Comité mixte économie–commerce vise précisément à institutionnaliser cette relation et à favoriser une transition vers des échanges à plus forte valeur ajoutée.

Une ambition dans un contexte de ralentissement conjoncturel

Cette ambition intervient toutefois dans un contexte moins favorable à court terme. Selon les données de l’International Trade Centre – TradeMap (2024), les échanges bilatéraux ont marqué le pas. Les importations nigérianes en provenance de Turquie se sont établies à 405 millions de dollars en 2024, contre une moyenne annuelle d’environ 730 millions de dollars sur la période 2020–2023. De leur côté, les exportations nigérianes vers la Turquie ont reculé à 518 millions de dollars, contre près d’un milliard de dollars les années précédentes. Ce ralentissement s’explique en partie par les tensions macroéconomiques qui ont affecté plusieurs économies africaines, notamment la rareté des devises et la pression sur les finances publiques, selon un récent rapport de l’Atlantic Council.

Pour Ankara, ce creux est perçu comme conjoncturel. La réponse turque consiste désormais à privilégier l’investissement direct, les partenariats industriels et les projets structurants, jugés plus résilients que les seuls flux commerciaux.

Le secteur énergétique occupe une place centrale dans cette stratégie. Producteur majeur de pétrole et de gaz naturel, le Nigeria reste un fournisseur clé pour la Turquie en Afrique. Mais Ankara cherche désormais à dépasser la relation client-fournisseur. Les autorités turques ont exprimé leur intérêt pour une coopération renforcée impliquant TPAO (Turkish Petroleum) et BOTAŞ, notamment dans l’amont pétrolier et gazier, en cohérence avec les réformes engagées par le président Tinubu pour attirer les capitaux étrangers.

En aval, la mise en service progressive de la raffinerie Dangote ouvre de nouvelles perspectives de coopération industrielle, notamment en matière d’ingénierie, d’équipements et de services énergétiques. Du point de vue nigérian, la Turquie apparaît comme un partenaire capable d’apporter de l’expertise technique et de la diversification des partenariats sans alourdir excessivement le risque d’endettement.

Défense et sécurité : entre influence et opportunités industrielles

La coopération sécuritaire constitue un autre pilier du rapprochement. La Turquie, dont les exportations mondiales de défense ont atteint 7,2 milliards de dollars en 2024, s’est imposée en une décennie comme un acteur majeur sur les marchés émergents, selon un article publié le 17 novembre 2025 par  North Africa Post. Confronté à des défis sécuritaires persistants, le Nigeria s’intéresse particulièrement aux solutions turques, notamment dans les domaines des drones armés (comme le Bayraktar TB2), de la formation militaire et du renseignement. Ankara met en avant une approche pragmatique, combinant le transfert de savoir-faire opérationnel et la coopération industrielle « sans conditions politiques », ce qui en fait un partenaire de choix pour Abuja.

Au-delà des secteurs régaliens, la Turquie déploie une stratégie d’influence fondée sur la technologie et le capital humain. Les entreprises turques se positionnent sur des projets d’infrastructures numériques au Nigeria, notamment dans le cadre du programme de déploiement de la fibre optique de 2 milliards de dollars soutenu par la Banque africaine de développement (BAD). Parallèlement, Ankara consolide son soft power éducatif. Plus de 60 000 étudiants africains étudient actuellement en Turquie, tandis que la Fondation Maarif (présente dans 26 pays africains) et l’Institut Yunus Emre contribuent à la formation et à la diffusion de la culture turque, selon le Policy Center for the New South. Cette stratégie vise, à moyen terme, à créer un environnement humain et institutionnel favorable aux intérêts turcs.

Turkish Airlines, outil discret de la diplomatie économique

La montée en puissance du partenariat turco-nigérian s’appuie également sur un atout logistique majeur : Turkish Airlines (THY). Avec plus de 60 destinations desservies sur le continent, la compagnie nationale joue un rôle déterminant. Une étude économétrique souligne que l’expansion du réseau de THY a un impact positif et mesurable sur les flux commerciaux entre la Turquie et ses partenaires africains. Face à la forte présence chinoise en Afrique, la Turquie cherche à se différencier par une combinaison de qualité technique, de rapidité d’exécution et de coopération avec les acteurs locaux. Bien que leur capacité financière soit inférieure à celle des géants chinois, les groupes turcs du BTP ont déjà réalisé plus de 100 milliards de dollars de projets d’infrastructure sur le continent, selon un document de 2025 du Ministère turc du Commerce.

Le rapprochement entre Ankara et Abuja illustre la transformation de la politique étrangère turque, de plus en plus assumée comme « afro-eurasienne ». Pour la Turquie, le Nigeria pourrait devenir le principal laboratoire de cette stratégie en Afrique subsaharienne. Pour Abuja, Ankara constitue un partenaire alternatif, capable de diversifier les alliances économiques et industrielles.

La réussite de ce partenariat dépendra toutefois de sa capacité à produire des résultats tangibles. À ce titre, les prochaines années diront si l’objectif de 5 milliards de dollars d’échanges constitue un simple horizon politique ou le véritable point de départ d’une relation économique de nouvelle génération.