Dans le paysage énergétique africain, le solaire est souvent mis en avant pour son potentiel de diversification du mix électrique. Mais la réalité technique et économique est qu’une centrale solaire sans stockage demeure largement dépendante des variations du réseau ou des centrales thermiques de secours. C’est là que les batteries entrent en jeu : elles stockent l’électricité captée pendant la journée et la restituent lorsque le soleil n’est plus là, garantissant une alimentation stable et continue. Sans elles, le solaire demeure dépendant de compléments d’énergie fossile, ce qui réduit l’impact réel de la transition énergétique. Cette dimension a transformé le marché africain du stockage à batteries en un secteur stratégique en pleine expansion. Selon les derniers rapports du cabinet d’études Mordor Intelligence, le marché des batteries en Afrique, toutes applications confondues, était estimé à plusieurs milliards de dollars en 2026 et devrait croître de manière significative d’ici 2031, porté notamment par la demande de systèmes de stockage d’énergie solaire et l’électrification généralisée.
Complément indispensable
Cette dynamique s’explique également par la forte croissance du stockage d’électricité sur le continent africain. En l’espace de quelques années, la capacité installée est passée de quelques dizaines de mégawattheures à plus d’un gigawattheure, illustrant l’intégration systématique des batteries dans les projets solaires à l’échelle régionale.
À mesure que le solaire progresse, le stockage s’impose comme son complément indispensable, attirant un nombre croissant de fournisseurs internationaux. Parmi eux, les industriels chinois occupent une place centrale. Des groupes comme CATL, leader mondial des batteries lithium-ion, jouent un rôle clé dans la structuration des chaînes d’approvisionnement mondiales. CATL est notamment actionnaire de référence de CMOC, l’un des principaux producteurs mondiaux de cobalt, un métal stratégique pour les batteries, dont la République démocratique du Congo concentre près de 70% des réserves prouvées.
Cette intégration entre la production de matières premières et la fabrication de batteries confère aux acteurs chinois un avantage déterminant qu’ils cherchent aujourd’hui à prolonger en se rapprochant des marchés africains, via des partenariats locaux ou des solutions assemblées régionalement. Face à cette puissance industrielle, des fournisseurs africains et régionaux tentent également de s’imposer. En Afrique du Sud, des entreprises comme BlueNova ou Solar MD développent des systèmes de stockage adaptés aux contraintes locales, allant des installations résidentielles aux microréseaux. Au Nigeria, des sociétés telles qu’Auxano Solar assemblent des batteries dans des usines situées à Lagos, afin de proposer des solutions plus abordables dans un pays où l’instabilité du réseau électrique alimente une forte demande de stockage.
L’Europe cherche encore ses repères
Outre le continent africain, des fournisseurs internationaux comme Tesla, via des distributeurs et des partenaires régionaux, introduisent des produits haut de gamme (Powerwall, Megapack) sur les marchés urbains et industriels d’Afrique de l’Est et du Sud. Le marché voit même émerger des innovations autour de batteries de seconde vie (recyclage de batteries de véhicules électriques) pour réduire les coûts et favoriser une économie circulaire, un enjeu important dans les pays à faibles revenus. Cette diversité d’acteurs traduit une course mondiale pour capter une filière qui ne se résume pas à un marché de composants. Posséder la capacité à fournir et entretenir des batteries en Afrique revient à être au cœur du système énergétique de demain : celui qui permettra de remplacer réellement les centrales fossiles par des centrales renouvelables à haute disponibilité.
Sur ce terrain, l’Europe semble à la peine de retrouver un avantage comparatif face aux Chinois. La première étape pour exercer un leadership dans ce domaine est la sécurisation des minerais critiques pour l’innovation technologique et la transition énergétique. Un rapport d’audit de la Cour des comptes européenne publié le 2 février dernier a rappelé l’urgence pour le continent, berceau du « siècle des Lumières », de définir une stratégie efficace pour déjà sécuriser ses propres besoins et devenir influent dans le monde.
Entre opportunité et défi
Pour le Sénégal comme pour beaucoup d’autres pays africains, notamment le Nigéria, la Côte d’ivoire ou encore le Kenya, la bataille des batteries représente à la fois une opportunité et un défi. Des projets comme Walo Storage ou d’autres centrales solaires avec stockage, comme prévu à Niakhar — avec des systèmes associés pour stabiliser le réseau — montrent que le pays cherche à intégrer ces technologies avancées à son infrastructure. Mais, comme d’autres pays africains, le Sénégal dépend encore largement d’importations de batteries et de solutions technologiques étrangères, ce qui pose la question de la souveraineté énergétique.
En somme, derrière l’apparente tranquillité des chiffres du solaire, une compétition mondiale intense pour le marché des batteries en Afrique se joue, mêlant technologie, financement et influence économique. Cette bataille silencieuse déterminera, dans les années à venir, non seulement qui contrôlera l’énergie stockée sur le continent, mais aussi quelle part de la valeur de la transition énergétique restera ancrée localement plutôt qu’exportée vers des sièges sociaux lointains.