Déclarations de Trump et de l’AFRICOM sur l’Afrique de l’Ouest
La position du Nigeria face à la coopération avec les États-Unis
Boko Haram et ISWAP comme base opérationnelle de la coopération
Retrait français et réajustement de la sécurité régionale
La Russie, la Chine et le poids du Nigeria dans l’équilibre régional
Dimension énergétique : gaz nigérian et gazoduc Maroc-Nigéria
Présence militaire limitée et équilibre diplomatique
Le déploiement d’environ 200 militaires américains au Nigéria ne peut être considéré comme un simple programme de formation. Il fait suite à une série d’événements politiques et militaires qui laissaient présager une étape plus importante.
En décembre 2025, après des attaques contre des positions de l’État islamique sur le territoire nigérian, le président Donald Trump a déclaré que Washington ne permettrait pas que « l’Afrique de l’Ouest devienne un sanctuaire du terrorisme international ». Cette formulation n’était pas fortuite. Quelques jours auparavant, le général Michael Langley, chef de l’AFRICOM, avait averti la commission des forces armées du Sénat que le Sahel représentait « l’épicentre mondial de l’activité terroriste émergente », avec une capacité de projection vers la côte atlantique.
Depuis Abuja, le président Bola Ahmed Tinubu a insisté sur le fait que le Nigeria avait besoin d’« alliances stratégiques fondées sur le respect mutuel et des résultats concrets ». L’ancien chef d’état-major de la défense et actuel ministre de la Défense du pays, Christopher Musa, a été plus précis en soulignant que la coopération avec les États-Unis apportait « une technologie ISR avancée, des renseignements en temps réel et une formation spécialisée ».

Le général Michael Langley, commandant du Commandement des États-Unis pour l’Afrique – PHOTO/ARMÉE NATIONALE LIBYENNE via REUTERS
La position du Nigeria face à la coopération avec les États-Unis
Le ministre nigérian des Affaires étrangères, Yusuf Tuggar, a souligné lors d’une récente intervention que le Nigeria ne recherche pas de tutelle, mais « des partenariats équilibrés qui renforcent la souveraineté ». La nuance est importante : Abuja veut du soutien, mais pas de dépendance.
La menace qui sert de base opérationnelle à cette coopération est tangible. Boko Haram et sa scission de la Province d’Afrique de l’Ouest de l’État islamique (ISWAP) ont démontré leur capacité à se reconstituer après des opérations militaires, à exploiter les vides de gouvernance et à opérer dans des réseaux transfrontaliers.
Boko Haram et ISWAP comme base opérationnelle de la coopération
L’ancien président Muhammadu Buhari avait déjà reconnu pendant son mandat que l’insurrection s’était « métamorphosée » en cellules plus flexibles et difficiles à éradiquer.
Antony Blinken, lorsqu’il était secrétaire d’État, avait averti que la combinaison du terrorisme, de la pauvreté structurelle et du changement climatique au Sahel générait un « risque systémique » qui pouvait transcender les frontières africaines.

L’ancien secrétaire d’État américain Antony Blinken – PHOTO/ ROBERTO SCHMIDT via REUTERS
Risque systémique et portée transfrontalière
À Washington, on estime que si le Nigéria perd le contrôle de son nord-est, l’impact ne se limitera pas à Borno ou à Yobe.
Mais la sécurité n’est qu’un aspect de l’analyse. Le retrait français du Mali, du Burkina Faso et du Niger a ouvert un espace que d’autres acteurs ont rapidement occupé. Le président français Emmanuel Macron a publiquement reconnu que la stratégie antiterroriste au Sahel devait être « reconfigurée » après le retrait des forces françaises.
Retrait français et réajustement de la sécurité régionale
La France n’a pas seulement perdu des bases militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger ; elle a perdu sa capacité à influencer l’agenda régional en matière de sécurité. Emmanuel Macron a admis que la présence française avait été perçue comme « interventionniste » et que le modèle devait être repensé.
Le départ forcé des troupes françaises, accompagné de campagnes de désinformation et de manifestations anti-françaises à Bamako et Niamey, a affaibli l’architecture de sécurité héritée de l’ère postcoloniale. Pour Washington, ce recul a une double signification : d’une part, il réduit le coût politique d’une plus grande implication américaine — qui n’est pas marquée par le même passé colonial — ; d’autre part, il oblige à éviter les erreurs françaises, c’est-à-dire une présence visible et prolongée qui pourrait devenir un sujet de rejet interne.

Des manifestants se rassemblent en soutien aux soldats putschistes dans la capitale Niamey, au Niger, le 30 juillet 2023. Les pancartes indiquent : « Vive le Niger, vive la Russie, la France doit partir » REUTERS/ BALIMA BOUREIMA
Parallèlement, le Maroc a profité du retrait français pour renforcer sa propre diplomatie économique et sécuritaire en Afrique de l’Ouest, consolidant un réseau d’alliances qui interagit désormais avec le renouvellement de l’intérêt américain pour le Nigeria.
La Russie, la Chine et le poids du Nigeria dans l’équilibre régional
Parallèlement, le président russe Vladimir Poutine a intensifié sa diplomatie africaine, présentant Moscou comme un partenaire sans conditions politiques. La Chine, sous la direction de Xi Jinping, maintient une présence consolidée dans les infrastructures critiques nigérianes, des chemins de fer aux projets énergétiques et de télécommunications.
Langley a averti que le retrait occidental laissait « des espaces exploitables par des concurrents stratégiques ». Cette expression résume bien le contexte. Le Nigéria est le pays le plus peuplé d’Afrique, la plus grande économie d’Afrique de l’Ouest et un acteur central de la CEDEAO. Son poids démographique et militaire dépasse largement celui du Sénégal ou de la Côte d’Ivoire, bien que ces derniers soient des alliés stables de Washington.
Le Mali et le Burkina Faso, sous direction militaire — Assimi Goïta à Bamako ou Ibrahim Traoré à Ouagadougou — ont opté pour des approches différentes, limitant la présence américaine. Le Niger, après le départ de Mohamed Bazoum, a suivi une trajectoire similaire. Dans ce contexte, Abuja devient le point d’ancrage régional disponible.

Des Maliens manifestent contre la France et en soutien à la Russie à l’occasion du 60e anniversaire de l’indépendance de la République du Mali en 1960, à Bamako, au Mali, le 22 septembre 2020 – PHOTO/ AP
Dimension énergétique : gaz nigérian et gazoduc Maroc-Nigéria
La dimension énergétique introduit un élément structurel. Le Nigéria possède les plus grandes réserves de gaz d’Afrique et est le point de départ du projet de gazoduc Maroc-Nigéria, défendu par le roi Mohammed VI comme un instrument d’intégration atlantique africaine.
Le président Tinubu a soutenu cette initiative comme un moyen de « transformer le potentiel énergétique en prospérité régionale ». Depuis Rabat, le discours officiel lie le projet à une vision plus large de la facade atlantique africaine, qui vise à relier les ports, les infrastructures et les marchés du golfe de Guinée au Maghreb.

Le président nigérian Bola Tinubu – REUTERS/ ADRIANO MACHADO
Diversification, risque financier et stabilité
Les États-Unis n’ont pas officiellement lié leur présence militaire à ce corridor énergétique. Cependant, le département d’État a réitéré à plusieurs reprises l’importance de diversifier les approvisionnements en gaz vers l’Europe et de renforcer la résilience énergétique des partenaires stratégiques. Dans un contexte post-crise énergétique mondiale, le gaz nigérian acquiert une valeur géopolitique.
Si l’environnement sécuritaire s’améliore grâce à la coopération occidentale, le risque financier du gazoduc diminue. Si, au contraire, l’instabilité s’étend ou si des concurrents stratégiques consolident leurs positions dans des secteurs critiques, le projet pourrait se heurter à des obstacles plus importants.
Présence militaire limitée et équilibre diplomatique
Le secrétaire américain à la Défense a insisté sur le fait que la présence militaire au Nigeria serait « limitée, ciblée et coordonnée avec le gouvernement hôte ». Ce langage vise à éviter toute perception d’ingérence, en particulier après l’usure occidentale au Sahel. Tinubu, pour sa part, a défendu une politique étrangère « pragmatique et ouverte à de multiples pôles ». Le Nigeria entretient des liens économiques avec la Chine, un dialogue avec la Russie et une coopération en matière de sécurité avec les États-Unis. L’équilibre est délicat.

Des soldats nigérians s’apprêtent à charger des armes stockées dans des caisses dans un avion militaire avant de partir pour le Mali, à l’aéroport de l’État de Kaduna, dans le nord du Nigeria – REUTERS/ AFOLABI SOTUNDE
La question centrale n’est pas le nombre de soldats déployés, mais le signal stratégique. Washington indique qu’il n’est pas disposé à perdre son influence dans le principal nœud atlantique de l’Afrique de l’Ouest à un moment où la concurrence mondiale est ouverte. Boko Haram et l’État islamique fournissent l’urgence immédiate.
Le gaz, les routes maritimes et l’architecture régionale du pouvoir constituent le contexte à long terme. L’évolution du gazoduc Maroc-Nigéria et la consolidation du front atlantique promue par Rabat serviront d’indicateurs concrets de la portée réelle de cette nouvelle phase d’implication américaine au Nigeria.