“Un projet imbécile”. Le 27 janvier 1934, les lecteurs du journal Comœdia découvrent sous ce titre Atlantropa. “Pauvre Méditerranée, berceau de la Civilisation !” s’émeut le journaliste avant d’interpeller : “Mais est-il bien nécessaire de faire revivre une Atlantide hypothétique et de détruire un merveilleux régime naturel ?” Il est l’un des rares à critiquer cette proposition qui consiste à réunir l’Europe et l’Afrique en une seule entité géographique et politique. Une idée que l’on doit à un architecte expressionniste allemand, Herman Sörgel. Or cet homme respectable né en Bavière en 1885, qui porte monocle et complet trois pièces, est loin d’être un hurluberlu.
Réunir l’Europe et l’Afrique : comment mettre en œuvre ce plan démesuré ?
À écouter l’architecte qui a conceptualisé Atlantropa dès 1928, l’affaire ne semble pas si compliquée que cela. Herman Sörgel prévoit la construction d’un barrage de 35 kilomètres de long et de 300 mètres de haut, en forme de coude pour boucher le détroit de Gibraltar.
Un deuxième barrage fermerait, lui, le détroit des Dardanelles. Une fois la mer bouchée, l’évaporation, au rythme d’un mètre par an, ferait le reste.
Un siècle plus tard, plus de 660 200 kilomètres carrés, soit une superficie plus grande que la France, seraient gagnés sur la mer. Tant pis pour le port de Marseille ou les gondoliers de Venise !
Deux routes relieraient l’Europe et l’Afrique : la première rejoindrait Tanger par Gibraltar tandis que la seconde permettrait de relier Tunis en passant par la Sicile. “Ce serait seulement une résurrection, car, à l’époque glaciaire, la Méditerranée n’était pas une mer mais un continent, ou plus exactement une partie du continent européen”, expose-t-il dans une série de conférences données en Allemagne en 1938.

La carte du projet Atlantropa.
© Devilm25/Wikimedia Commons
Une mer entre le Tchad et le Congo pour transformer le Sahara en terres fertiles
Désireux de ne pas s’arrêter en si bon chemin, l’architecte, nourri par des études scientifiques très sérieuses, planifie également la création d’une mer entre le Tchad et le Congo, manière d’adoucir le climat du Sahara et de transformer le désert en terres arables, propices à la culture du blé. La disparition de la faune et de la flore, sans compter la fin de l’activité de la pêche, ne sont que des détails qui ne doivent pas arrêter cette avancée vers le progrès. De même que l’Afrique n’est considérée que par le prisme colonial. Atlantropa est réservée aux Européens.
Dans son premier ouvrage, Herman Sörgel révèle qu’il faudrait 200 000 ouvriers rien que pour clore le détroit de Gibraltar. Pour rendre cet effort conséquent séduisant, l’ingénieur expose que les immenses turbines dont sera équipé l’ouvrage hydraulique rendront l’Europe et l’Afrique du Nord autonomes énergétiquement.
L’utopie d’un architecte pour stopper l’expansionnisme nazi
Surtout, l’Allemand espère que les nations européennes, malmenées par le chômage, fruit de la crise économique de 1929, éviteront de se faire la guerre en jetant toutes leurs forces et leur argent dans cette ambition pharaonique et coopérative.
Marqué par la boucherie de la Première Guerre mondiale et anticipant qu’un autre cataclysme meurtrier s’annonce dès la fin des années 1920, Herman Sörgel souhaite en effet que son projet devienne le ferment de la paix européenne. Conscient que son pays, dirigé par Adolf Hitler depuis 1933, a fait du Lebensraum, la quête de l’”espace vital” à l’est, un objectif militaire et racial, l’architecte espère endiguer cette marche vers la guerre en proposant une alternative colonisatrice.
Pourquoi l’Allemagne nazie a-t-elle interdit le projet Atlantropa en 1942 ?
Son utopie est dans un premier temps bien accueillie. À l’étranger comme dans le Reich, Herman Sörgel se répand en conférences et publications. Il en fait la promotion lors des Expositions universelles de Barcelone de 1929 et de New York de 1939.
Seulement, voilà, à partir de 1942, l’Allemagne ayant lancé son projet expansionniste, les autorités du Reich lui interdisent de faire la promotion d’Atlantropa. À la fin du conflit, Herman Sörgel reprend son bâton de pèlerin, mais le succès n’est plus au rendez-vous. L’Europe détruite préfère compter sur les dollars du plan Marshall. Tout s’arrête définitivement quand l’architecte décède à la suite d’un accident de vélo en 1952. Il se rendait à l’université de Munich pour tenir une conférence sur Atlantropa.
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