Coauteur d’Il était une fois la CAN (Solar, octobre 2025) avec Hédi Hamel et Boniface Murutampunzi, Charles Moukory est spécialiste du football africain. Journaliste franco-camerounais, il a couvert de nombreuses éditions pour Afrique Football. À l’issue des quarts de finale, il livre son regard sur cette Coupe d’Afrique des nations organisée au Maroc.
Quel premier bilan vous faites-vous de cette CAN ?
Charles Moukory
Auteur, journaliste et spécialiste du football africain
Tous les favoris attendus sont bel et bien présents dans la dernière ligne droite. Il n’y a pas eu de grandes surprises, la hiérarchie a été respectée au fil du tournoi. Le dernier carré ne souffre aucune contestation, avec le Sénégal qu’on attendait, l’Égypte toujours présente, le Maroc, pays organisateur et demi-finaliste de la dernière Coupe du monde, parfaitement à sa place, et enfin le Nigeria, la puissance régulière du continent, une des valeurs les plus sûres de ces vingt dernières années.
À la périphérie de ces quatre nations, il y avait le Cameroun et l’Algérie. Mais les deux équipes sont en reconstruction et n’avaient pas les moyens d’aller plus loin, d’autant que le Cameroun a en plus changé d’entraîneur, à seulement vingt jours de la CAN…
La Côte d’Ivoire, tenante du titre, s’est arrêtée en quart de finale face à l’Égypte (3-2). Depuis le triplé réalisé par les Pharaons (2006, 2008 et 2010), aucune équipe n’est parvenue à conserver sa couronne ces quinze dernières années. Qu’est-ce que cela traduit ?
La Côte d’Ivoire avait une très belle équipe, solide et complémentaire. Elle était partie pour, pourquoi pas, rééditer l’exploit… Elle avait les moyens, mais elle a été battue par le réalisme froid des Égyptiens, toujours aussi redoutables, en quelques actions.
La défaite de la Côte d’Ivoire obéit un peu à une nouvelle règle qui s’installe, celle d’un nivellement vers le haut, c’est-à-dire que les meilleurs se neutralisent. Aucune formation n’arrive à asseoir sa domination et ça va être compliqué de le refaire, même si je pense que l’Égypte en a les moyens.
Avec sept victoires, un record, la CAN, c’est un peu son tournoi… Et il y a une constance chez les Pharaons qui sont toujours ou presque quart de finalistes, demi-finalistes ou même finalistes.
Quel regard portez-vous sur la première demi-finale, qui opposera mercredi le Sénégal à l’Égypte ?
Cette demi-finale est un classique. C’est l’affrontement à distance entre deux frères : Sadio Mané et Mohamed Salah. Deux joueurs qui ont porté les couleurs de Liverpool, qui étaient vraiment des complices sur le terrain. En finale de la CAN 2021, alors qu’aucun d’eux ne l’avait jamais gagnée, c’est Mané qui l’emporte sur l’ultime tir au but (0-0, 4 tirs à 2) et offre le premier titre au Sénégal.
Cette année, le Sénégal est très serein, même s’il n’a pas fait montre d’une grande domination. Et de l’autre côté, on a l’Égypte, toujours la même, qui, si elle n’est pas séduisante, finit toujours par passer…
Et pour l’autre demi-finale entre le Maroc et le Nigeria ?
C’est une belle opposition, parce que le Maroc, en plus d’être à domicile avec un public qui va le porter à bout de bras, a vu son équipe monter en puissance. Demi-finalistes de la Coupe du monde 2022, les Lions de l’Atlas ont gardé le même entraîneur, la même l’ossature et possèdent désormais une expérience des rencontres de très haut niveau qui leur permet de résister à la pression.
De son côté, le Nigéria, c’est la mitraillette de cette CAN avec la meilleure attaque (14 buts inscrits en 5 matchs) et ses deux stars Victor Osimhen et Ademola Lookman. On ne comprend d’ailleurs pas très bien comment cette équipe n’a pas su se qualifier pour la Coupe du monde…
La question, est de savoir si le Nigeria pourra supporter l’intensité, le pressing incessant que vont mettre les Marocains pour le canaliser ? Ça va être une grosse bataille tactique. C’est là tout l’enjeu de cette deuxième demi-finale. Si je devais faire un pronostic, je pense qu’on se dirige vers une finale Maroc-Sénégal.
La CAN, c’est aussi une ambiance exceptionnelle. Cette fois, un supporter congolais, Michel Kuka Mboladinga, est devenu une icône en restant immobile à chaque match de la RDC, pour rendre hommage au héros de l’indépendance du Congo…
Il est entré dans l’histoire de cette 35e édition en se transformant en statue vivante à l’effigie de Patrice Lumumba, le premier ministre congolais assassiné en janvier 1961, durant tous les matchs de la RDC avec un bras levé et ses costumes aux couleurs de la RDC, jaune, bleu et rouge.

Michel Kuka Mboladinga dans les tribunes du match entre l’Algérie et la République démocratique du Congo au stade du prince Moulay El Hassan Stadium, à Rabat le 6 janvier 2026.
©Gabriel BOUYS / AFP
C’est un peu le symbole du supporter de tous les pays qui ont gagné leur indépendance, parce que j’ai vu ensuite des Algériens le reprendre avec un uniforme aux couleurs de l’Algérie. Des Nigérians lui ont aussi rendu hommage avec la même posture immobile de statue. Et d’autres pays vont certainement leur emboîter le pas encore…
J’avais déjà vu ce supporter s’illustrer de la même façon pendant les barrages qualificatifs à la Coupe du monde 2026 dans les tribunes. Sa ressemblance physique est assez étonnante d’ailleurs avec le personnage historique.
Avec la médiatisation de la CAN, cet hommage a pris une autre dimension… C’est aussi un rappel historique très intéressant, qui a permis à des joueurs d’autres équipes et des jeunes supporters de prendre conscience de l’histoire de l’indépendance du Congo.
À la veille de la CAN, la Confédération africaine a annoncé que l’épreuve se jouera désormais tous les quatre ans à partir de 2028. Quelle est votre analyse ?
C’est une catastrophe parce que la CAN, c’est vraiment une fête entre les différents peuples africains autour du football. Sur ce continent, c’est comme au Brésil, le football est une religion. C’est terrible, car la CAN est une fierté pour les Africains qui l’ont créée eux-mêmes.
Elle est née en Afrique par les Africains et n’a pas été un fait colonial imposé par les puissances étrangères, comme beaucoup de choses sur le continent. Les Africains sont très fiers d’avoir eux-mêmes pris cette initiative et de l’avoir fait grandir à tel point qu’elle est reconnue mondialement et qu’elle est devenue aujourd’hui la troisième compétition de football la plus suivie au monde, derrière le Mondial et l’Euro, mais avant la Copa America.
Il est dommage que cela se fasse sans respecter cet héritage, sous la pression des grands clubs européens, qui veulent de moins en moins libérer leurs joueurs africains pour disputer la CAN, de l’UEFA ainsi que de la Fifa qui veut aussi imposer sa Coupe du monde des clubs dans le calendrier.
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