Plus de 24 heures avant le coup d’envoi de la demi-finale de CAN du Sénégal face à l’Égypte, la rencontre a déjà commencé pour les 320 membres du Douzième Gaïndé (« lion » en wolof). À défaut de pouvoir déjà prendre place dans les travées du stade Ibn-Batouta de Tanger, les fans faisant partie de ce collectif créé en 1995 et élu meilleur groupe de supporters d’Afrique en 2018 transforment ce mardi l’arrière-cour de leur hôtel en virage survolté.
Sur le tempo d’enfer dicté par les joueurs d’assiko – une percussion de forme rectangulaire notamment utilisée par les anciens esclaves détenus sur l’île de Gorée -, plusieurs dizaines de supporters vêtus des même polos jaunes siglés et de bonnets ou de casquettes aux couleurs du drapeau sénégalais enchaînent les pas chaloupés de mbalakh – une danse traditionnelle wolof notamment popularisée par Youssou Ndour -, accompagnés par les mélodies entêtantes des joueurs de trombone.
Les membres du Douzième Gaïndé pratiquent le mbalakh, une danse traditionnelle wolof. LP / Vincent Marcelin
« On s’adapte en fonction des matchs. Pour les quarts de finale, on a mélangé des sonorités maliennes et sénégalaises, et là on essaye de prendre des sonorités égyptiennes pour les associer aux nôtres », éclairera une fois la répétition terminée le tromboniste Theodore Dognon, 44 ans et 8 CAN au compteur.
Après une bonne quinzaine de minutes de danse ininterrompue, le président du Douzième Gaïndé, Issa Laye Diop, prend la parole avec un micro non branché devant un parterre de convives assis pour admirer le spectacle. Il est question du « sens des responsabilités » qui incombe aux membres du groupe et de leur impact majeur sur les performances des joueurs de Pape Thiaw, dans un discours solennel qui rappelle davantage une causerie d’avant-match qu’une mise au point de chef d’orchestre.
L’homme de 52 ans remercie également les nombreux partenaires qui soutiennent financièrement le groupe, à commencer par un représentant du Ministère des Sports sénégalais qu’il invite à prendre la parole sur la terrasse de l’hôtel, les frais des supporters étant en grande partie pris en charge par le gouvernement du pays. Il clôt le rendez-vous du jour par un moment de recueillement en silence en hommage à une membre du Douzième Gaïndé de 24 ans décédée dans un accident de la route depuis l’arrivée du groupe au Maroc le 21 décembre.
« Quand la nation fait appel à ses fils, c’est un devoir de répondre »
Les supporters n’ont pas hésité à prendre un mois de congé parfois loin de leur famille pour soutenir leur équipe de cœur. « Les femmes laissent leur mari, les hommes laissent leur femme pour venir », explique Ndeye Mbodj, fière membre du Douzième Gaïndé depuis plus de vingt ans, autour d’un mafé et d’un thé à l’eucalyptus. « Quand la nation fait appel à ses fils, c’est un devoir de répondre », complète Issa Laye Diop, président du Douzième Gaïndé depuis 2012, à qui le ton martial et le béret vert donnent des airs de général en mission.
Si les membres du groupe de supporters ne risquent heureusement pas leur vie dans les joutes continentales auxquelles ils assistent, ces derniers doivent toutefois donner de leur personne. Ainsi d’Aba Cheri Binta, 35 ans, employé de friperie à la ville et « N » du Sénégal les jours de matchs, qui prend place en tribunes la lettre peinte sur son torse nu aux côtés de ses six compères pour former le nom de son pays, et ce malgré les pluies diluviennes qui tombent sur le Maroc depuis plusieurs semaines.
Aba Cheri Binta, 35 ans, se peint la lettre «N» – comme nation » , précise-t-il – sur le torse lors des matches du Sénégal, comme ici en quarts de finale de la CAN face au Mali au Stade Ibn-Batouta de Tanger le 9 janvier. GSI/Icon Sport
« Je n’ai pas froid. Quand je pense qu’on a laissé 19 millions de personnes au Sénégal et que nous on fait partie des personnes prises pour venir pousser l’équipe, ça me rappelle pourquoi on fait ça », clame Aba, qui illustre de manière paroxysmique la devise du Douzième Gaïndé, « en tout temps et en tous lieux ».
« Je regarde le résumé des matchs pour voir qui a marqué »
Le trentenaire a la voix qui tremble en évoquant son meilleur souvenir de CAN, la finale 2021 remportée face à l’Égypte, que le Sénégal retrouve ce mercredi. « Je n’ai pas regardé le dernier tir au but de Sadio Mané parce que j’avais la chair de poule », relate-t-il, un état pas lié à la température au Cameroun mais au vertige que représentait le moment pour le Sénégal, vainqueur du trophée continental pour la première fois de son histoire.
Responsable des chorégraphies et dos à la pelouse lors des rencontres, Ibrahima Diop ne voit rien des événements sur le terrain. « Quand je reviens à la maison, je regarde le résumé des matchs pour voir qui a marqué. On veut faire trembler le stade et attirer l’attention de tous les spectateurs », confie cet admirateur d’Illiman Ndiaye.
Après avoir attiré le regard des caméras pour sa pose extatique lors du succès du Sénégal sur la pelouse de la RDC en qualifications pour la Coupe du monde en octobre (3-2), l’homme de 29 ans a attiré à un autre supporter une célébrité internationale après avoir intégré au groupe de danseurs lors du Mondial 2022 un fan marocain, Othman, qui a suivi tous les matchs du Sénégal lors de cette CAN en tribune aux côtés du Douzième Gaïndé. « Il est plus à l’aise avec les supporters sénégalais qu’avec les Marocains ! », plaisante Ibrahima, alors qu’Othman confie au téléphone hésiter encore concernant la demi-finale à laquelle il compte assister ce mercredi, entre deux pays liés par une amitié sportive et géopolitique.
Issa Laye Diop préside le Douzième Gaïndé depuis 2012. LP / Vincent Marcelin
Le dilemme du supporter le plus Sénégalais des Marocains pourrait encore s’accentuer si jamais les deux équipes venaient à s’affronter en finale ce dimanche. Mais quel que soit le résultat des Lions de la Téranga, leurs supporters continueront de danser.
« On parle d’anciens entraîneurs, dirigeants ou footballeurs, mais pas d’anciens supporters », souligne le président du groupe Issa Laye Diop, avant de conclure : « Je serai membre du Douzième Gaïndé jusqu’à ma mort ».